Le lien

[Publié sur Ilys ]
Quel est le rapport entre Philippe Stark et l'Union européenne ? A priori, difficile à dire, même si on sent bien qu'ils ont quelque chose en commun ces deux-là, une sorte de charme suranné. Le designer mégalo déclare lui-même avoir des doutes sur ses créations et qu'il arrête dans deux ans. Le même jour, hasard ?, on apprend qu'il sera le
"directeur artistique de la présidence française de l'Union européenne", à la demande du ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner qui souhaite une présidence "très créative".
Oui, Bernard, encore lui. Là, oui, pour refourguer des stylos et des tee-shirt siglés , on peut compter sur son franc-parler. Car il s'agit bien de designer les produis dérivés et les joyeux happenings de propagande, de la future présidence française de l'UE.
"Bernard Kouchner veut imprimer une présidence française très, très marquante, très intéressante, très créative", a déclaré Philippe Starck à l'AFP. Il s'agit selon lui, de donner "l'image d'une France très moderne, très créative, utilisant les plus hautes technologies, donc une France non pas béret basque mais une France d'avant-garde".
Bon, ça on s'en doutait, que la délégation française n'allait pas débouler avec la baguette sous le bras et le litron de rouge. Mais apparemment, il faut le souligner, le dire, qu'on n'y ira pas, avec la baguette et le béret. Hein. Quitte à en décevoir beaucoup. Tout ces réacs nostalgiques, frileux et repliés sur eux-mêmes qui roulent en deux chevaux ou en 404 en écoutant Sardou, gitane maïs au bec. Il faut balayer tout ça. Donc engager un designer "tendance". Pourtant, si on compare, la présidence allemande n'a pas jugé bon de compenser l'absence de chopine et de tyroliennes par des pin's néo-Bauhaus ? Mais ce n'est pas tout, exception française oblige : Philippe nous dit également qu'il va faire un "énorme travail de dépoussiérage" à propos des "évènements" à venir. Bon. A peine sortie de l'impasse pour rouler à pleins tubes vers le futur qui avance plus loin dans le progrès, l'UE a donc, déjà, besoin d'être dépoussiérée. Il y a tout de même un effort incroyable pour ringardiser l'UE en allant chercher un has-been comme Stark tout en pensant faire l'inverse. Et ça, Bernard ne s'en rend pas compte, mais c'est typiquement français, bien plus que le béret et la baguette : être ringard en voulant faire absolument moderne. Vouloir en faire plus que les autres avec une naïveté touchante. Ce complexe ridicule qui pousse à singer ce que le voisin aurait pu faire il y a 20 ans si ça n'avait pas déjà été kitch. C'est un premier aspect de cette actu européo-starkienne, le contexte.
Bon. Revenons donc à cet étonnant premier article de Stark, pourtant réputé pour sa haute opinion de lui-même, qui confesse ses doutes sur son travail. Non pas en soi, ne rêvez pas, mais par rapport à l'époque, justement. Ce n'est pas lui qui n'est plus tendance, c'est l'époque qui déraille. Petit retour en arrière : Stark , c'est un nom élevé en marque. Stark, c'est l'évènement des années 80, c'est-à-dire l'avènement de la publicité et de la mondialisation en tee-shirt basket et junk culture. La fausse créativité et le nivèlement de l'objet industriel vers le bas, pour tous, et partout sur la planète. D'où ces créations lisses et superflues, sorties de BD régressives pour adolescents attardés, tout en ronds, carrés et vaguelettes. Ces lumières tamisés bleues sur des drapées pour hotels redesignés, pour brouiller encore plus la frontière du spectacle publicitaire et de la vie courante, flatter le surbooké manager international en goguette, qui se rêve dans une publicité Goude, qui ne sait plus s'il est à Honk-Kong ou Paris, mais qui murmure avec complicité qu'il est chez Stark. Ces meubles atroces préfigurant le modèle Ikéa, c'est à dire comprenant toutes les modalité de la fabrication, du transport, de réductions des couts matières, du mensonge écologique, pour pouvoir être vendus partout et à tous, pour tous les mêmes appartements des derniers hommes. Voilà l'épopée, que l'on comprend si brillante, du phénomène Stark. Mais ce n'est, on s'en doute, pas vraiment cela qu'il nous confesse dans son laborieux mea culpa :
Aujourd'hui, Philippe Starck continuerait donc de battre sa coulpe et avoue : « J'ai créé tellement de choses sans vraiment m'y intéresser. » « Peut-être toutes ces années ont-elles été nécessaires pour que je me rende compte finalement qu'au fond, nous n'avons besoin de rien ? Nous possédons toujours trop. »
Il se rend à peine compte que quoi qu'il fit, cela n'a jamais eu d'importance. Que ce n'est pas avec ses gadgets jetables, par définition, qu'il allait changer le monde, mais au contraire l'accompagner dans ces abjectes mutations d'uniformisation, le couvrir de ce verni du bel ouvrage pour tous à tous les prix d'une écrasante vacuité, qui ruine chaque jour un peu plus toutes les vies des acteurs involontaires de cette production-consommation de laid standardisé. Non : il fustige l'inutilité du design dans un monde qui ne le mériterait plus, comme il portait au pinacle cette inutilité dans ses beaux jours, persuadé alors d'éclairer les masses grâce aux courbes minables de ces presses-citrons confondues avec de l'art, convaincu d'éveiller les masses à la beauté avec, par exemple, ses nouvelles canettes Heineken. Qui devaient changer la façon de boire de la bière. Comprenez accompagner le consommateur vers une nouvelle appréhension des sensations et tout le baratin qui en découlait (et en découle encore dans toutes les écoles de design) afin de l'éveiller à lui-même et au monde. Bref l'avènement du fétichisme dans la consommation de masse, doublé d'une pénible fuite en avant du jargon de vente. Non, non, non , c'est bien autres chose, aujourd'hui, qui le fait douter :
Dans un anglais qu'aucun francophone n'aura de mal à comprendre, le facétieux designer se demandait ce qu'il pouvait bien faire sur cette scène [1] où se succédaient les beaux esprits de la planète, lui, le créateur de presse-citron, de sièges de toilettes et de brosses à dents. Un véritable show où Starck revisitait l'histoire de l'humanité pour finir sur cette note grave : si le designer est « acceptable » en des temps civilisés, « quand la barbarie est de retour, oubliez les belles chaises, les beaux hôtels. Il y a des priorités ». Et il ajoutait : « Voilà pourquoi j'ai si honte de faire ce métier. »
Voilà, c'est la barbarie. Comment vendre une brosse à dent ultradesign à des barbares ? Impossible. L'humain est indécrottable. Il a "honte" d'être designer en ces temps barbares (il ne précise tout de même pas sa vision de la barbarie), il dit qu'il faut agir, et se détourner du beau (sic) et de l'art( re-sic). Surtout qu'on ne lui dise pas que le design est né des totalitarismes, de la collectivisation uniformisante, obligés de bricoler des petites cuillères ou des voitures pour tous et surtout pour faire oublier leurs échecs patents à élever l'homme. Tout en signant la fin des vrais métiers créateurs de beau, de durable et de sensé, en propageant l'industrialisation globalisée. Aux produits désormais jetables, faudra-t-il répéter cet aspect alors totalement inédit.
Alors Starck annonce « dans deux ans, j'arrêterai, c'est sûr. Je ferai autre chose, je ne sais pas encore quoi. Ce sera une nouvelle forme d'expression. Une nouvelle arme, plus rapide, plus violente et plus légère que le design ».
Oui. La politique. La néo-propaganda. Toute en transparence d'amour et de développement durable hyper-réglementé dans un monde pleins de libertés et de lois. Stark, qui n'est que le pantin visible du haut de l'Iceberg des top personalities has-been, symbolise bien la reconversion opportuniste de ces saigneurs de masses, après s'être bien engraissés à vendre leur camelote étiquetée éthique aux populaces désespérément obscurantistes, veulent aller plus loin dans l'action politique métisseuse. Il fait parfaitement le trajet inverse des anciens kapos, de l'objet en toc uniformisé à la politique utopique. Il a donc tout à fait sa place à la présidence française de l'Union Européenne aux côtés de Bernard.
[1] : arrivant à être aussi mégalo dans la fausse modestie de pacotille (à la hauteur de l'imposture) pour passer du cirage new-age aux mêmes managers internationaux dont je parlais : http://www.dailymotion.com/video/x3p3qb_starck-by-tedtalks_news
Vous noterez en effet l'accent français un peu trop (!) prononcé pour être honnête, surtout avec la carrière internationale qu'on lui connait. Comme si il revendiquait quelque chose, comme une so french touch d'apparat, ce qui est quelque peu étrange de la part de quelqu'un qui considère le béret basque et autres fétiches comme pas très modernes et pas très créatifs...De là à dire que la marque Stark repose en partie sur ce côté terroir pour touriste, comme un porte-clé tour Eiffel, en plus clinquant, il n'y qu'un pas. Image d'Epinal contre cliché moderne. L'image d'Epinal ayant au moins la durée pour elle. L'avantage de n'avoir jamais été vanté comme absolument moderne et indispensable, sans doute. Ce qui serait presque réjouissant quant au sort réservé à l'UE.
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