vendredi 5 septembre 2008

L'addition s'il vous plaît


Ce soir était diffusée la nouvelle émission littéraire du Paf, qui remplace l'espèce de table tournante pour batraciens graphomanes spirites et sa cohorte de spectres de l'écrit invoqués sans avoir rien demandé, la désormais triplement immatérielle, Esprits Libres (1) de Guillaume "êêêê, êêêê" Durand, disparue sans faire de bruit ni de vagues, évaporée de l'écran, engouffrée dans les limbes labyrinthiques de l'Ina et, prions, sans fil d'Ariane. Il nous est donc permis de faire un reset memory comme les nouvelles grilles télés nous y invitent à chaque rentrée, pour oublier que c'était pas pire avant, mais que maintenant c'est différent puisque c'est aujourd'hui et pas hier.

Enfin, différent c'est eux qui le disent parce que le nouveau dresseur de tigres de papiers sous antalgiques n'est autre que l'incontournable Picouly, qui n'est pas vraiment un bleu-bite de la caméra(2). Incontournable car il est difficile de s'extraire de son flow nombriliste (peut-il parler, ou faire parler ses personnages ainsi que son personnage, d'autre chose que d'enfance hallucinée ou des jeunes, qui ne le regardent pas, lorsqu'il traite de livres ?) qu'on espère voir se terminer à chaque inspiration qui ne vient pas. Avec forces de rides de front, de manches retroussées, de sourcils froncés et de mains baladeuses.

Cette émission se nomme Café Littéraire, ce qui est pour le moins sobre. Limite ennuyeux. Débit de boisson littéraire aurait été plus excitant. Bar à vin littéraire, trop plan-plan par contre. J'imaginais donc que cela devait ressembler à un café littéraire filmé. J'étais allé une fois, curieux et plein de cynisme, dans un endroit baptisé comme tel, en 2002 je crois me souvenir. C'était horrible, plein de vieux schnocks, de bobos (avant la vague bobo ? je ne sais plus), de vieilles profs retraitées célibataires, de poètes de quartiers et d'étudiants pouilleux à lunettes. A un moment il y a eu une jolie fille, qui m'a parlé agressivement de philosophie et semblait outrée des propos libres du meneur de jeux (un vieux schnock excité à lunettes bobo avec un pull de pouilleux, probablement un prof à la retraite célibataire et poète) pas du tout validés par son programme de fac de lettres. J'étais d'ailleurs trop saoul pour tenter une approche en crabe en taillant le bout de gras sur une herméneutique quelconque. Bref, là où je voulais en venir c'est que ça ressemblait terriblement, l'amateurisme en plus, à une émission littéraire. On était loin, j'imagine, du Procope (de l'époque). Le titre du truc de Picouly est donc judicieusement choisi car il ne renvoie plus à rien qui n'existe réellement sinon à une copie d'émission de télé (d'ailleurs ça se passe dans un café à Bastille). C'est presque honnête donc. Je sens qu'on va beaucoup bâiller.

Ça commence. Musique de cirque légère, balade nocturne caméra à l'épaule du Quartier en accéléré. Intérieur étriqué du café, lumières vertes dégueulasses sur murs rougeasses. Rien qu'aux noms des rubriques annoncées («Tête de liste», «Coup de pouce», «Mémoire vive», «Rupture de stock», «Etat critique» et «Passion de poche») on se dit que, finalement, c'est bien de ne pas posséder d'arme de point chargée et opérationnelle dans un tiroir de son bureau. Une petite brochette prévisible de piques-assiettes arrivistes et de parasites redondants de la rentrée littéraire est là et tous leurs bouquins non moins prévisibles avec eux (3). MonDieudélivreznousdumal, pensais-je. D'autant que je n'avais plus de bière, je tournais donc au vin, ce qui me rend sentimental, et ça ce n'est pas bon dans ces circonstances. La première invitée donne le ton, elle parle de sa vie, de ses angoisses, quelques rappels à l'enfance, confidences privées timidement extorquées par Picouly. Il ne va pas bien Picouly. Il y a un truc qui cloche. Il est nerveux. Et donc, il est calme. Presque pudique. Les gens qui font de la figuration, comme dans leur vraie vie, produisent un brouhaha monotone, bruits de verres, d'assiettes, quelques rires. Après quelques minutes, Picouly prend confiance, commence à remuer, s'emballe un peu, gagne en décibels, grimace. Mais rien n'y fait. C'est bancal. Niais. Les plumitifs succèdent aux chroniqueurs. Ou l'inverse. On regrette le génie de Guillaume ê-ê Durand qui avait compris qu'il ne fallait pas les laisser finir leurs phrases. C'était encore la meilleure façon de donner l'illusion qu'ils avaient quelque chose à dire. Non, trop d'honnêteté. A un moment, deux chroniqueurs arrivent presque à avouer que le dernier livre d'une folle qui parle d'une aventure avec un rappeur est totalement creux. Tous les moments a priori croustillants (faut se forcer) du bouquin sont, semble-t-il, périmés dès la lecture. Sodomie ? Choc des cultures ? Différences raciales ? Rien à faire. Ils n'y croient pas, même celui qui est payé pour y croire, c'est dire. On pense effleurer le fond de l'affaire, le milieu littéraire, les ascensions et les chutes brutales. On avoue à demi mot qu'on ne lit plus, que ce n'est plus le roman, le fond du roman qui compte, mais la présence médiatique.. Bâillements très prononcés. Ils lisent des extraits. On touche en effet le fond. Ils ne savent même plus s'ils ergotent de la véracité des faits ou de littérature. Le café du commerce, à côté, c'est l'Académie Française sous amphétamines (sans vouloir froisser le café du commerce). Ils savent qu'ils ne parlent de rien. Ils savent qu'ils sont filmés. Ils regrettent. Ils attendent la fin de la chronique anxieusement, comme des écoliers qui font un mauvais exposé, conscients du naufrage. Ils savent qu'ils coulent avec leur cargaison, à cause de leur cargaison. On passe à la suite, enfin. Le recyclage ne fait pas plus recette, l'éternel Jean d'O remet le couvert, avec toujours l'air de s'excuser d'être là, en minaudant, et cette fois c'est la dernière ! Promis ! Juré ! D'ailleurs son livre parle entre autres d'un évènement survenu lors..d'une émission littéraire où il était il y a 30 ans. Il fait de la peine à voir, là, avec son phrasé Vieille France et ses anecdotes, il remonte le niveau, il fait hésiter à jeter le tout, c'est inexcusable.

La suite n'est plus qu'un long râle. Il y a même une écrivainE qui veut surenchérir à la question "Quel est le passage raté de votre livre ?". Je lutte tristement contre le sommeil.

A la fin, pendant le générique, on voit les intervenants en faux-off. L'écrivainE souffle "c'est calme, c'est tellement reposant ça change des émission où on a continuellement peur de se faire descendre, pfffouuuu". Oui : être obligé de se descendre soit-même risque d'être la nouvelle donne pour faire passer la pilule du vide.

L'objectif annoncé en début était de "donner envie d'aller demain dans des librairies, à la bibliothèque". On y ira peut-être. En sachant quoi ne pas lire. La meilleur façon de voir enfin tout ce fatras d'après la littérature agoniser, c'était donc de le laisser s'exprimer. Il suffisait d'y penser.





(1) un vieux texte, soyez indulgents

(2) je précise n'avoir jamais regardé "Café Picouly", donc mon oeil est neuf sur sa prestation de Monsieur Loyal

(3) le Menu Gastronomique :
"Invités: Catherine Millet, pour «Jour de souffrance» (Flammarion); Jean d'Ormesson, pour «Qu'ai-je donc fait?» (Robert Laffont); Laurent Gaudé, pour «La Porte des enfers» (Actes Sud); Véronique Olmi, pour «La Promenade des Russes» (Grasset); Olivier Rolin, pour «Le Chasseur de lions» (Seuil); Amanda Sthers, pour «Keith Me» (Stock); Jean-Baptiste Del Amo, pour «Une éducation libertine» (Gallimard); Christophe Ono-Dit-Biot, pour «Birmane» (Plon); Frédéric Andrau, pour «Quelques jours avec Christine A» (Plon); Olivier Renault, libraire, pour «Contre-jour», de Thomas Pynchon (Seuil). Pour ce premier numéro de sa nouvelle émission littéraire, Daniel Picouly, en public dans un bar du quartier Bastille, à Paris, reçoit de nombreux invités. Catherine Millet présente son livre «Jour de souffrance», paru chez Flammarion. Dans la rubrique «Des hauts débats», Christophe Ono-Dit-Biot, auteur de «Birmane» (Plon), et Frédéric Andrau, auteur de «Quelques Jours avec Christine A» (Plon), débattent du dernier ouvrage de Christine Angot, «Le Marché des amants» (Seuil). Olivier Renault parle de «Contre Jour», de Thomas Pynchon (Seuil), dans la séquence «Dédicace». Au programme également, les rubriques «Tête de liste», «Coup de pouce», «Mémoire vive», «Rupture de stock», «Etat critique» et «Passion de poche», qui passent en revue une rentrée littéraire foisonnante."