Américanisation
C'était en région Rhone-Alpes, ça aurait pu être n'importe où ailleurs, dans une de ces nouvelles et modernes zones industrielles dédiées aux hautes technologies. Des cubes de tailles diverses, entourés de hautes grilles blanches surmontées de caméras aux angles, des pelouses immaculées sur lesquelles personne ne marchait. Un horizon composé de montagnes laides et froides, inhabitées, et un échangeur autoroutiers greffé sur une deux fois trois voies, très fréquentée par des camions, qui reliait deux grosses villes. Le milieu de nulle part. Impossible de se retrouver là sans en avoir eu l'intention. Mais, une fois pénétré, il était tout de même possible de s'y perdre, à cause d'une symétrie que se voulait fonctionnelle. Dans la zone, la circulation automobile se faisait donc sur un modèle simple et préétabli, c'est à dire un réseau de rues perpendiculaires crées pour l'occasion, dont les panneaux aux carrefours indiquaient par quelques flèches surmontées de logos lisses aux consonances new-age, en a ou en is, les différentes entreprises qui y siégeaient. Dans ces rues, point de piétons ni de commerces, évidemment, et en fait assez peu de voitures, sauf aux horaires d'ouverture et de fermeture, variables selon les postes attitrés. Pour déjeuner, quelques cantines intégrées aux structures, gérées par des sociétés spécialisées, servaient de la nourriture industrielle dans un brouhaha insupportable. En vérité, en milieu de de matinée ou d'après-midi, circulant sur ce quadrillage, on aurait pu se croire dans un milieu inoccupé par l'homme. En étant un peu ironique, ce n'était pas tout à fait faux. Heureusement, ce n'était pas moi qui conduisait, mais Thomas Cestain, ingénieur consultant, un grand, très nerveux, qui, lorsqu'il riait, donnait l'impression de faire de l'hyperventilation. Bien sûr il ne fallait pas compter sur moi pour driver qui que ce soit, d'ailleurs on nous avait envoyé en renfort un allemand, fort sympathique, c'est à dire pas très allemand malgré ses signes bien distinctifs : peau laiteuse, cheveux blonds et yeux bleus, air sain et dynamique, pour jouer ce rôle. Il s'appelait lui aussi Thomas, dont on prononçait, pour les différencier, le s de fin. Il semblait aussi novice que nous dans ce genre de boulot. Tant mieux. Parking avec gardien, badges magnétiques remis pour la durée convenue, bureaux accolés aux surfaces de montage et de stockage, hygiène irréprochable pour préserver les éléments électroniques fragiles et hors de prix, nombreux couloirs, hall, sas, réservés aux techniciens agréés, séparés par de lourdes portes coupe-feux jaunes à hublots. Nous terminions cette fameuse mission, dont le but ne nous était apparu clairement que vers la fin, mission commandée par le directeur financier d'une entreprise de matériel médical de pointe, entreprise co-détenue et gérée par trois multinationales européennes, spécialisées dans l'armement et l'électronique grand public. Le directeur financier était lui même allemand. Il refusait obstinément de parler sa langue maternelle avec notre Thomas pourtant heureux, comme bien souvent chez les teutons, de trouver un compatriote en milieu étranger. Nous l'apprîmes vers la fin, cet homme, aux costumes soignés, d'où ressortait une petite tête aux traits anguleux, avait été parachuté dans la boite pour faire le ménage, c'est à dire faire baisser les coûts. On aurait pu résumer notre travail à cette appellation, compréhensible par tous, mais les normes managériales officieuses nous l'interdisaient. Nous avions dû rebaptiser ça en "formalisation des processus indirects de production". Cela consistait à aller relever dans tous les services le temps passé à faire quelque chose qui n'avait pas été prévu par le process de prod, en gros, tout ce qui n'était pas écrit noir sur blanc dans les fiches de postes. Bref, les actes et paroles qui relevaient de l'improvisation face aux imprévus. Donc tout ce qui permettait aux acteurs (terme générique pour "employé", destiné à être pris au sens noble de celui qui agit, non pas de celui qui joue un rôle préécrit, étrangement cette dernière interprétation semblait être ignorée) de se sentir réellement responsable, donc vivant. Nous devions annihiler le hasard. Ou, plus précisément, jeter les bases de ce qui allait mener à encadrer la réaction humaine au hasard, selon la croyance indépassable que ce qui n'est pas contrôlé coûte toujours plus cher que ce qui l'est. Le flou entretenu par le financier sur le but de notre mission nous avait permis de passer pour d'inoffensifs consultants au sein du personnel, curieux de comprendre le fonctionnement de tout ce bazar, camouflage habilement mis en place par le financier lui-même, jouant sur la fraicheur de son arrivée, qui nous ayant joué un prodigieux rôle de naïf consciencieux, nous avait transmis une légèreté rassurante, attitude absolument nécessaire pour arracher le moindre renseignements aux acteurs. D'ailleurs le masque ne tomba qu'en ce dernier jour, lors de notre présentation-rapport devant le comité de direction et surtout devant le pdg, un belge à fort accent, imposant, chauve, à la communication agressive, d'autant plus redouté par ses directeur qu'il n'était que rarement présent sur le site. Un type infâme, manifestement payé pour stresser, menacer, terroriser. On pourrait croire que l'absence du chef permet aux divers cadres sup de souffler, il n'en était rien : amplifié par la structure internationale et financière complexe de l'entreprise, il était entendu que la création tout autant que l'avenir du site se décidait ailleurs et sur des critères drastiques et obscures de rentabilité et d'opportunité de marché, le tout discuté dans une langue autre que le français. D'autant plus lointain et impressionnant que le coût de fonctionnement de l'appareil de production high-tech était faramineux (machines de pointe, fournitures hors de prix, ingénieurs et techniciens spécialisés) , mais avait été mis en place pour ainsi dire du jour au lendemain, ainsi que nous l'avions appris. Bref, en conseil de direction, dans une salle volontairement minuscule et glauque, les cadres sup, auparavant charmants une fois l'inquiétude sur nos buts balayés par notre propre incrédulité sur la mission, avaient compris qu'il s'étaient fait piéger. C'était pathétique. Ces pères de familles (ainsi que les deux femmes quadragénaires mais elles, célibataires ) payés entre quatre vingt et cent vingt mille euros annuels, étaient mort de trouille. Ils jouaient leur travail, c'est à dire leur vie, ils le savaient. Sommés de s'expliquer sur les couts, au final assez impressionnants, engendrés par ces changements inopportuns des processus de fonctionnement (problème avec un fournisseur, changement de commande client, amélioration insignifiante issue du bureau d'étude) dont la cascade de conséquences, minimes, se transmettait de service en service. Mais ces couts (basés sur du taux horaires par service ingénieusement calculés pour l'occasion) n'était pas l'unique objet de cette débandade : ce qui n'était pas permis, c'est l'absence de contrôle sur la façon dont étaient traitées ces anomalies : réunions informelles, coups de fil, mails divers. Aucun suivi, aucun rapport, tout cela était en quelque sorte auto-géré. Et cela, on le comprit alors, était bien pire que les couts engendrés (qui d'ailleurs n'auraient baissé que très peu suite à nos reccomendations, elle-mêmes optimistes). Le plaisir de ces hasards reposait bien évidemment sur l'absence de consignes strictes à suivre : devant l'inconnu, face à l'urgence, les liens humains se resserraient, pas de papier à signer, de chef désigné, de responsable. C'était comme une revanche sur le système. Une revanche de l'homme sur la machine. Le lyrisme un peu cliché de l'image est malheureusement approprié, ce que conforte le pathétique de tout cela.
Bien que notre travail fut irréprochable (puisque mené à l'aveugle jusqu'à la veille de notre dernier jour d'enquête) le gros con de belge trouva tout de même le moyen de nous incendier, en mettant en cause nos calculs, auxquels il ne pouvait rien comprendre, puisqu'il n'avait pas pris la peine de lire le rapport. Là encore subtile manipulation ! Le directeur financier, agent infiltré aurait-on pu dire, avait tout validé, comme ne l'ignorait pas le belge éructant : le but était de faire passer ces chiffres comme trop gros pour être vrai, pour faire basculer la responsabilité et l'urgence sur ses directeurs de services, acculés, car les chiffres de base, ils venaient d'eux via moi et mes deux collègues.
En repartant, dans la twingo verte de Thomas le français, nous fûmes tout d'abord silencieux, en fait abasourdis par ce spectacle tragique. Une indignité de traitement aussi convenue, aussi improductive, des moyens intellectuels mis au service de toute une stratégie basée sur la duperie avaient quelque chose d'irréel. On ne nous aurait pas cru, nous avions du mal à y croire nous-même. Puis l'un d'entre nous lâcha le fond de sa pensée, et nous refîmes vivement le cheminement de notre travail dans cette boite pour comprendre à quel point nous avions été instrumentalisés. Bien sûr nous n'étions pas à ce point naïfs : rechercher des couts cachés n'est jamais sans conséquence, mais devant le bordel ambiant et la relative bonhommie des cadres et autres employés, nous ne pensions pas que notre rapport allait faire l'objet d'une telle récupération merdeuse, nous avions tablé sur une écoute concertée et studieuse, pas cette charge grotesque et infantilisante. Après tout, le responsable, c'était bien ce gros con de belge, il n'avait qu'à être plus souvent là ! Mais non, l'humiliation était bien le carburant du management distillé dans l'arborescence des ressources humaines de cette entreprise.
En fait, c'est une chose que j'avais déjà relevée ailleurs : à chaque fois que l'on laisse une certaine marge de manœuvre à un employé, en faisant tout un discours sur la responsabilité, l'autonomie, l'initiative et en lui laissant même parfois, suprême audace, définir ses objectifs de l'année, et bien la moindre erreur sera en réalité retenue contre lui. C'est invivable. On regrette vite les règles strictes.
Rentrés en ville, Thomas l'allemand déclina l'invitation à se bourrer la gueule avec l'autre Thomas et moi. C'était étrange mais il avait l'air d'être encore plus bouleversé que nous, pourtant la rigueur allemande, tout ça, on le supposait plus solide... En descendant une bouteille de raki, nous conclûmes dans le F1 de Thomas situé dans un quartier essentiellement occupé par des turques, que l'allemand réagissait en fait assez mal aux sautes d'ambiance. Doté d'une haute opinion du travail d'ingénieur, il avait du mal à supporter ce système anglo-saxon basé sur la manipulation et la duperie ainsi que sur l'humiliation et la menace en publique, dorénavant utilisés à toutes les sauces de facto. En revanche le français, aux sentiments plus fluctuants vis à vis des rapports hiérarchisés, pouvait se permettre, bien que dégouté lui aussi par un tel spectacle, une distance ironique héritée d'une vision latine, relativement anarchique, du monde du travail. La semaine suivante, nous eûmes les félicitations de notre propre supérieur : apparemment notre prestation avait plus au belge. Cela signifiait pour nous une forte probabilité de prime. L'année suivante, j'appris qu'une nouvelle équipe de débutants allait se charger de mettre en place un système de contrôle drastique, mission elle même baptisée "mise en place d'un système de coopération transverse".
Quelques années plus tard, en surfant sur facebook, je tombai sur la page d'un jeune cadre du même nom que le directeur financier, un nom, bien qu'allemand, aux consonances comiques, d'où ma mémorisation . Vu l'âge, le visage et l'origine du jeune homme, peu de doutes : il devait s'agir de son fils. Ayant pris connaissance de ma visite sur sa page, le jeune clone m'envoya presque immédiatement une demande de contact afin de faire partie de son réseau d'amis. Je m'abstins de répondre. Mes mains suspendues au dessus du clavier, je détournai lentement la tête de l'écran vers la fenêtre à ma droite. Je fixai là, longuement, l'unique arbre de la cour intérieure de l'immeuble de bureau, du haut de mon nouveau poste de consultant sénior. Ses racines maigres déformaient le bitume qui entourait les cinq mètres carrés de terre d'où il poussait. Une lutte lente, à l'avenir incertain. La nuit tombait et la neige succédait à la pluie. La terre s'était changée en boue, et les dernières feuilles rousses de l'érable, en chutant, s'y engluaient.