vendredi 13 février 2009

Bonjour, connard


On dit la politesse dans un sale état. Les gens se parlent mal, ignorent les formules d'usage, font preuve d'un comportement pressé et agressif, quand ils ne viennent pas directement à l'insulte ou à la bousculade. Les sauvageons pullulent.

Pour ma part, je m'empresse d'être le plus urbain possible, autant par habitude et éducation que par volonté de common decency. Il n'est anodin, d'ailleurs, que le terme de politesse, sans doute trop élitiste, ait été remplacé par l'injonction du vivrensembleuh, ce qui n'est évidemment pas du tout la même chose. Le vivrensembleuh laisse entendre un rapprochement chaleureux, encouragé, alors que la politesse, à l'inverse, permet à chacun de négocier au mieux son espace vital sans nuire aux autres et réciproquement. Pour éviter, précisément cette familiarité qui ne peut déboucher, en contexte de promiscuité, qu'à l'animalité la plus barbare.

J'use et j'abuse de formules de politesses autant que faire se peut. Mais voilà, alors que l'on croit qu'au pire, on aura affaire à un silence méprisant ou à une réponse brutale, lorsque l'on s'adresse par exemple à ce magasinier, à ce vendeur de grande enseigne*, à ce policier dans la rue, à ce guichetier des PTT ou de la SNCF (l'uniforme étant le point commun, à ce que j'ai pu observer), on s'entend répliquer, vous interrompant crûment, au "excusez-moi mademoiselle (madame, monsieur), pourriez-vous s'il vous plait" un acrimonieux et grimaçant "Bonjour ". Vous obligeant à reprendre par "ah, pardon, oui, BONJOUR, donc, excusez-moi, etc...". Ce Bonjour est des plus vulgaire, offensant, parce qu'il croit être un rappel à l'ordre d'une politesse élémentaire, alors qu'il n'est que de la plus infâme goujaterie. Il n'a rien à faire là, ce "Bonjour".

Ce Bonjour qui interrompt une formule de politesse est une insulte, purement et simplement. Ce Bonjour vous fait passer pour un mufle alors qu'il est professé par un petit apparatchik qui a probablement appris il y a deux semaines, lors d'une formation coûteuse, qu'il devait s'adresser aux "clients" en commençant par un Bonjour et le balance comme une injure, afin de vous faire comprendre que vous l'importunez alors que vous ne faites que solliciter ce pour quoi il est payé. J'avais lu, je ne sais plus où, que les services administratifs de la Russie soviétique étaient un vrai délice (si tant est que ce genre de service puisse l'être, enfin) pour les usagers. En effet, les guichetiers et autres préposés pouvaient faire l'objet de plaintes de la part des usagers-citoyens-camarades-prolétaires et se voyaient alors violemment rabroués.

En France, particulièrement, la présence de syndicats et d'idéologie gauchisants dans ces métiers, ayant assurés des avantages acquis divers, à commencer par l'indéboulonnabilité et l'étanchéité totale quant aux récriminations des usagers, a provoqué ironiquement l'effet inverse de ce qui se passait en URSS : le moindre petit gratte-papier ou employé peut, s'il le souhaite, et des façons les pus déplaisantes, vous parler comme à un handicapé mental ou même vous faire perdre un temps précieux aussi longtemps qu'il le souhaite. Sans parler des éventuels déboires kafkaïens quant aux documents à fournir et aux procédures à suivre. Leur pouvoir est sans limite.

Cela peut quelquefois tourner en votre faveur, il m'était arrivé d'avoir besoin de me faire faire un passeport pour pouvoir me rendre au Maroc en urgence. Après avoir longuement attendu mon tour, avec mon petit bout de papier numéroté (je ferai l'impasse sur les populations en présence et l'ambiance générale) et alors que j'attendais plus ou moins de me faire jeter comme un indigent par une fonctionnaire ménopausée, j'eus la surprise de voir mon dossier mis sur la pile de gauche, la rapide, car j'avais eu affaire à une stagiaire d'origine marocaine qui s'était pris d'affection pour mon cas. Cinq jours plus tard, le passeport était là. Bien évidemment il y avait une erreur typographique sur mon adresse personnelle, pourtant consciencieusement enregistrée dans le dossier ubuesque, mais j'ai gentiment fermé ma gueule et me suis tiré avec.

Après ce Bonjour insultant, donc, il faut s'attendre à ce que les choses dégénèrent, c'est à dire à ce que votre demande soit éconduite. A la recherche d'un produit le vendeur ou le magasinier vous dira "AAAAAh y'en a pus, faut revenir" alors que finalement, quelques instants plus tard, vous tombez par hasard dessus; le policier vous donnera une adresse bidon d'un air exaspéré. Dans une institution publique, on vous demandera des papiers qui n'existent pas, et on perdra votre dossier.

Le pire semble se jouer aux guichets SNCF ou PTT. Ces derniers, depuis qu'ils ont entrepris de faire des bénéfices, essayent de vous refourguer des lettres prétimbrées alors que vous voulez JUSTE des timbres, ou vous refiler un collissimo quelconque et cher qui arrivera en deux heures, sinon c'est quatre jours pour le service "normal". Curieuse notion de service public, où on peut payer plus pour avoir un mieux que l'on s'étonne qu'il ne soit pas la norme. A la SNCF, obligé d'aller au guichet pour avoir un service ou un renseignement particulier (il ne vaudra donc mieux ne pas être pressé, si vous l'êtes, c'est la vieille devant vous qui demandera tout les itinéraires et horaires possibles pour aller à l'autre bout du pays afin d'économiser deux euros, tout ça pour dans trois mois) dès que vous aurez émis une demande bien précise afin d'éclairer les méandres des droits et remboursements du client, on vous répondra non avec un air ahuri comme si vous aviez demandé si le prix de la fellation était inclus, alors que vous voyez bien que le moustachu qui vous répond n'a pas compris le moindre mot à votre réclamation, que vous reformulez autrement pour le piéger. Il va ensuite demander à "son chef" un autre moustachu, l'air très inspiré, qui vous regarde par dessus ses lunettes, sans doute pour savoir si vous avez une tête à "faire chier", et fait également non de la tête à son sous-fifre qui vient vous résumer cette objection. Sous-fifre auquel vous reformulez une troisième fois votre demande d'une manière encore différente, alors là, le chef s'amène himself, et vous lui résumez tout depuis le début. Normalement, il finit par vous dire, agressivement "ah non ça c'est pas possible" sans vous expliquer pourquoi ce n'est pas possible. Des envies de meurtres doivent normalement s'ensuivre.

Qu'on se rassure, les bornes informatiques remplacent tout ça. Quand elles fonctionnent, elles sont très compétentes et très polies, bien que je soupçonne la volonté, dans le cas de la SNCF, ayant remplacé les anciens écrans tactiles, qui marchaient très bien, par des nouveaux qui marchent moins bien, vous obligeant à appuyer comme un con sur une touche virtuelle qui ne reconnait pas votre doigt, de conserver cet esprit très service public jusque chez les automates.


*contrairement à ce que l'on pourrait croire à ce sujet, le secteur privé semble être bien plus corrompu par le public que l'inverse

15 commentaires:

Maximilien FRICHE a dit…

Bientôt, la borne automatique dira Bonjour avant d'obéïr à notre doigt, et notre volonté d'aller plus vite que la machine devra être sanctionée par un retour au bonjour. La machine sera d'ailleurs protégée par un hygiaphone. Les machines, comme les fontionnaires sont pour l'égalité de traitement : considérez qu'ils sont tous des sauvageons ! Pas de discrimination !

snake a dit…

Le vivre-ensemble(euh), c'est forcément festif-cool, tous ensemble-semblables-mais-différents main dans la main pour former la grande chaine humaine solidaire all-around-ze-weurld force musique malienne et grands coups de djembés équitables dans la gueule ; la politesse, c'est juste un truc de pisse-froid aux fesses serrées.

Robert Marchenoir a dit…

Ah. Vous avez remarqué, vous aussi.

J'ajoute que le "Bonjour (ta gueule, connard)" est, en général, proféré par des vendeuses, et non par des vendeurs.

Encore une signe du féminisme hargneux qui a produit le matriarcat ambiant. Les petites cheffes sont l'avenir de l'homme.

J'ajoute à votre constat celui de l'augmentation tendancielle du taux d'incompétence des employés en contact avec le public, que n'avait pas prévu le camarade Marx.

L'autre jour, j'ai passé un quart d'heure à un guichet de métro pour tenter d'obtenir, sans succès, l'heure du dernier autobus partant de la même station. Les fonctionnaires de la Reste-Assis-T'es-Payé s'y sont mis à deux pour ne rien trouver.

Très serviables et polis, au demeurant. Sincèrement embêtés de ne pas trouver la réponse. Par extraordinaire, ce n'était pas le genre à faire comprendre au connard d'usager que c'est un emmerdeur.

Mais voilà, alors qu'ils auraient dû connaître par coeur une information aussi simple, leur seul recours fut... le site Internet de la RATP. On leur a mis des beaux écrans plats et des beaux trackballs Logitech (ceux qui coûtent la peau des fesses).

Hélas, "l'ordinateur ne savait pas". Bien entendu, j'ai personnellement utilisé le même site à partir de chez moi, à maintes reprises, pour trouver l'horaire du même autobus -- sans problème.

Et il s'agissait là d'employés dont la seule fonction est de renseigner le public -- vous savez, ceux qui n'ont pas le droit de vendre des billets, parce qu'il y a l'automate juste à côté, et qu'il ne faudrait tout de même pas faire de la concurrence déloyale aux machines.

Une petite critique, tout de même, sur votre billet: vous fustigez la vieille dame qui est devant vous dans la queue et qui en a pour longtemps. Je lis ça partout sur le Web. C'est fou le nombre de d'jeunz contemporains qui semblent penser que les vieux n'ont pas le droit de se trouver devant eux dans une queue, ne devraient sortir qu'à des horaires réservés, et devraient être parqués dans une file spéciale au supermarché.

C'est pas très conforme à la politesse que vous affichez, ça. Ca vous tuera pas d'attendre trente secondes de plus. C'est drôle comme les plus jeunes sont les plus pressés, alors que c'est eux qui ont le plus de temps devant eux.

Robert Marchenoir a dit…

Au fait, sans vouloir être indiscret, la touche Return, elle est payante, sur votre clavier?

Non, je dis ça, parce qu'une petite ligne de blanc, ça coûte pas cher et ça fait un bien fou de temps à autre...

il sorpasso a dit…

@Robert Marchenoir

Pour répondre à votre critique, je ne fustige pas tant que cela la vieille, ça me semble plus relever, là, de la Loi de Murphy. Mais votre idée d'une file spéciale est excellente. (et d'ailleurs, ça ne me tue pas d'attendre 30 seconde, mais 12 mn qui me font rater mon train de 30s et attendre 2h15 de plus le prochain, oui, en l'occurrence il aurait fallu deux guichets (un renseignement, un achat) ou un guichet, un automate (en panne, depuis trois mois)).

Je penserai à faire plus d'espace à l'avenir, vous avez raison.

Il y a deux heures, moi, au supermarché :
"Excusez moi Madame, pouvez-vous me dire si.."

"bon-jour"

"..oui, bon-jour, (...)"

Lector a dit…

ahhhh quelle joie de trouver des camarades de politesse, eux aussi exaspérés par le "Bonjour" du préposé, ce bonjour qui coupe net toute velléité d'amabilité !!

Etrangement, ce "Bonjour" hargneux devient de plus en plus courant. Votre explication sur les stages de relation clients me semble tout à fait plausible.

Robert Marchenoir a dit…

Les stages de relations client? Mmmoui... peut-être...

Mais pourquoi, alors, retrouve-t-on cette grossièreté chez de petits commerçants, là où il n'y a pas de stages à la con?

Et surtout, pourquoi ce ton qui ne trompe pas, et qui signifie clairement: 1) JE TE REPONDS SI JE VEUX, CONNARD, 2) JE TE DIRAI RIEN AVANT D'AVOIR ENTENDU "BONJOUR", CONNARD, 3) JE SUIS VENDEUR (SHAMPOUINEUSE, FONCTIONNAIRE...), MAIS C'EST UNIQUEMENT A CAUSE DE L'OPPRESSION DU GRAND CAPITAL QUI NE RECONNAIT PAS MES IMMENSES QUALITES (D'ARTISTE REBELLE, D'INTERMITTENT DU SPECTACLE, DE BRANLEUR SUBVENTIONNE...) ?

Ceux qui ont une stratégie contre-offensive sont invités à la partager. Pour ma part, je cherche encore.

En tout état de cause, il faut bien évidemment se faire violence pour ne pas répondre: bonjour, je disais donc..., faute de quoi l'on avalise la grossièreté. Et quand les bornes sont franchies, il n'y a plus de limites.

Porteur a dit…

Il faut être poli. La politesse est l'harmonie des apparences. Parfois, c'est l'inverse. Le manque de politesse devrait être considéré comme un délit. Celui qui manque à la politesse devrait être fessé en place publique.
Mais connaissez-vous la "Société Antimoderne" ?

Anonyme a dit…

L'infra cervelé libéral Il Sorpasso se plaint de ce que
"le pire semble se jouer aux guichets SNCF ou PTT. Ces derniers, depuis qu'ils ont entrepris de faire des bénéfices, essayent de vous refourguer des lettres prétimbrées alors que vous voulez JUSTE des timbres, ou vous refiler un collissimo quelconque et cher qui arrivera en deux heures, sinon c'est quatre jours pour le service "normal". Curieuse notion de service public, où on peut payer plus pour avoir un mieux que l'on s'étonne qu'il ne soit pas la norme."

Ben oui ma poulette : c'est comme ça depuis que l'infection de la prétendue libre concurrence gangrène les légitimes et efficaces monopoles publics d'Etat, qui marchaient ... avant. Et, comme de juste, les mononeuronaux du libéralisme vous expliqueront que c'est pasque y'a pas encore assez de libre concurrence libérale que c'est comme ça.

Face à des individus aussi incapables du moindre raisonnement logique, que faire ? Pas grand chose, contre la bêtise, les dieux eux-même luttent en vain.

Va donc falloir que tu te résignes à la dégradation de tout ce qui marche, puisque tu le veux.

Il Sorpasso a dit…

@Dernier anonyme
Mais où avez-vous lu que j'étais libéral ? Force est de constater que la libre concurrence tout autant que le monopole d'Etat et son inertie gauchiste ne mènent ni l'un ni l'autre au respect et à la politesse comme cela est décrit dans cet article. Relisez donc.

Anonyme a dit…

Bonjour,

Je voulais savoir dans quel hopital psychiatrique vous vous trouvez?

Millie a dit…

En parlant de folie justement(ou du moins du sentiment d'être étranger au monde), j'ai souvent eu aussi l'occasion de constater les yeux ronds que nous font parfois ces gens à qui on a affaire, rombières, moustachus et petite dindes, de la SNCF bien sûr et de la poste, mais aussi dans les boutiques en tout genre tout ce qu'il y a de moins soumises au contrôle de l'état. Ces yeux ronds, ces mines soucieuses et méprisantes, je les ai souvent vues lorsque je faisais des phrases trop longues, que j'utilisais des mots inusuels. On a l'impression de parler le français, de dire quelque chose de sensé, et même de cette façon, de témoigner une forme de respect inconditionnel à l'interlocuteur, on sourit même gentiment pour apaiser une sorte de trouble qui s'intalle, et à la réaction de la personne en face on s'aperçoit finalement qu'il y eu offense, mais discerne encore mal qui a offensé qui. "Est-ce que je lui fais du tort en lui laissant deviner que nous ne sommes pas du même monde?" "Est-ce que c'est lui/elle qui se moque de moi parce que j'ai l'air de descendre de Mars?"

People are strange, when you're a stranger...

La culture, la vraie, elle bleuit le sang, elle donne le teint pâle... C'est une maladie. ;)

http://video.google.fr/googleplayer.swf?docid=-6317817559069293317&hl=fr&fs=true

Ps : pourquoi n'avez-vous pas posté ce texte sur Ilys? Je le trouve très représentatif de ce qui fonde la mentalité du young angry white man.

Constant a dit…

Bonjour, Monsieur Connard.
(plaisanterie)

Simples précisions sur ce que vous dites d'une entreprise en particulier, que je connais pas trop mal.

Primo, elle n'est plus un service public. Les fonctionnaires qui restent (je vais y revenir) reçoivent désormais un salaire, comme tout salarié du privé. Ce changement sémantique date d'il y a peu. Ils ne sont plus payés par vos impots.

Secundo, il n'y a pour ainsi dire plus de fonctionnaires à la Poste, ce sont les gens de 50 à 60, en dessous, ça n'existe plus. Ce sont aussi les plus blasés, précisément parce qu'eux aussi subissent, en majorité, ces changements d'objectif (vendre, éviter les réclamations, etc.)

Tersio, à la suite de cela, je puis vous dire pour connaître directement la situation actuelle de cette entreprise (au niveau du personnel d'en bas), et indirectement (de vieux membres de ma famille) que tout cela a bien changé, mais qu'il reste encore quelques pré-retraités taraudés par l'idée de service public. Les seuls qui sauvent cette entreprise du naufrage humain, à mon avis.

Pour le reste, pas mal de branleurs et de connards, et je suis bien d'accord, c'est déplorable. Mais ça n'a pas toujours été comme ça. Et c'était mieux au temps du pur fonctionnariat — là ça n'est plus un avis, même si à Paris, ça a toujours été un peu différent (beaucoup de Martiniquais et d'Antillais, fallait pas être pressé, donc).


Cordialement.

Il Sorpasso a dit…

Merci, constant, pour ces précisions.

IS

Il Sorpasso a dit…

Add : sur ce phénomène de "bon-jour" outrancier, j'ai, depuis cet article, lu les mêmes observations dans un essai de Dominique Noguez : "Vingt choses qui nous rendent la vie impossible" (Rivages Poche) et dans un roman de Benoît Duteurtre "Chemins de fer" (dès la première page), Folio, d'autant plus troublant (ou, justement, révélateur) que les détails, les observations, le contexte, concernent également les services publics.

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