lundi 8 juin 2009

Muray : on réouvre



Suite à mon article sur la bibliographie de Muray, je publie le commentaire final d'Orcul (merci à lui pour son travail de recherche) qui complète la liste des publications :

"
Suite à l'article sur Cultural Gang Bang je tiens à ajouter quelques inédits.

Mais tout d'abord quelques mots sur le post d'Il Sorpasso. J'ai lu la quasi totalité des livres de Philippe Muray, à l'exception de son premier, Une Arrière Saison et de l'essai L'Opium des lettres. J'ai trouvé Une arrière saison deux fois à vendre sur Internet, à des prix très élevés. Ces deux ouvrages semblent très rare. Néanmoins, quelques bibliothèques les possèdent,comme celle de Paris ou de Genève. Le provincial que je suis n'a pas trouvé ces deux livres près de chez lui (à 200km à la ronde).

En ce qui concerne le contenu des premiers livres, je dois dire que le pressentiment d'Il Sorpasso était vrai. Il y a un changement à partir du XIXe Siècle à travers les âges. L'humour et ses thèmes de prédilections sont présents dès ses premiers romans,mais le style est moins efficace. Ceci ce retrouve d'ailleurs dans ces deux derniers romans, Postérité et On Ferme (toutefois meilleurs ). Malgré mon admiration pour cet écrivain, ces récits me laisse l'impression d'être des brouillons. Des idées mais un récit chaotique qui ne tient pas la longueur du texte.



Comme je l'écrivais, j'ai trouvé la revue l'Inconvénient. Je l'ai achetée à une librairie québecquoise, par le biais de son site Internet.

J'ai également trouvé quelques inédits.

Tout d'abord sa participation au magazine de bandes dessinées A suivre. La liste complète se trouve ici.


Grâce à la bibliothèque de ma ville, j'ai pu consulter les articles écrits dans la rubrique actualités. Si la plupart de ces textes ne sont que des critiques de bandes dessinées, Philippe Muray s'est également permis quelques libertés sur le choix de ses livres. En voici quelques exemples:

-pour le n°1(fevrier 1978), le livre de Paul Gillon,Histoire du socialisme en france
-n°2(mars 1978), Maurice clavel Deux siècles chez Lucifer
-n°3(avril 1978), Cahiers Céline,lettres et premiers écrits d'Afrique 1916-1917
-n°5(juin 1978), le dossier A Suivre:un spectre hante la Russie(Le fait divers)
-n°8(septembre 1978), Philippe Nemo,Job et l'excès du mal
-n°19-20(août-septembre 1979) article : Les blancs ont des idées...les indiens ont des visions
-n°171(avril 1992) article : le Festin Nu + Burroughs clandestin

On trouve également des inédits dans les revues Tel Quel, l'Infini et Art Press.

En ce qui concerne la revue Art Press les articles sont dans les numéros 19,51,123 et 158. Pas de commentaires faute de n'avoir pas encore mis la main dessus.

En revanche j'ai lu, en bibliothèque, les articles de Philippe Muray dans Tel Quel80 et 89. Il y a aussi un article de celui-ci dans le numéro 94, mais je ne l'ai toujours pas trouvé.

-Tel Quel n°80 (été 1979), "le corps glorieux de l'écriture"
-Tel Quel n°89 (automne 1981), "la syncrétinisation, Balzac,le XIXe siècle-la fornication de l'occulte", l'article est assez long (35 pages).

Enfin, voici l'inédit le plus attendu, l'extrait de son journal intime. Il a été publié dans la revue l'Infini (n°6, Printemps 1984), sous le titre "Une étoile m'a dit". Il est précédé d'une introduction de Philippe Muray. Celui-ci explique qu'il le publie pour évoquer "ce qui se passait pendant qu'il composait le livre". L'extrait s'étend sur 14 pages.

Orcul "



Addendum, d'Il Sorpasso : je me porte acquéreur de
Jubila
Une arrière-saison
L'opium des lettres
L'infini n°6

Faire offre en écrivant sur "commentaires" (ne sera pas publié)

PS : @Orcul : envoyez moi votre adresse mail

mercredi 29 avril 2009

L'intervention du législateur est donc devenue indispensable.


Ça y est, ils l'ont fait. L'inceste est désormais "inscrit dans le code pénal". Comme prévu. Stade annoncé de la fin de civilisation. La première phrase de l'article est révélatrice. Droit au but. On ne sait plus de quoi on parle, c'est tout à fait normal. Je cite : "Vers la fin du tabou de l'inceste.". Oui, tout à fait, sérieusement. Avec tout le sérieux inconscient d'une époque qui signe la fin de toutes les autres. On confond, avec toute la logique d'après le monde de la pensée critique, tabou de l'inceste, fondement de civilisation, et tabou sur l'inceste. C'est la même chose pour eux. Et encore, c'est bien le tabou sur l'inceste qui leur semble plus répréhensible que l'acte incestueux. Levons le voile ! Le texte de loi officiel croit faire la différence. On y souligne la différence entre le de et le sur. Sans trop expliquer pourquoi, alors que c'est bien cette différence, ou plutot sa confusion, qui est à l'origine de cet amendement. Numéro 1538. Un petit rappel pour signifier qu'en voulant en faire un crime spécifique, on en fait bien un crime comme les autres. Pour faire plaisir aux victimes, pour bien montrer qu'on ne rigole plus. On ne plaisante plus avec les tabous. Il y a plein de choses croustillantes de désolation satisfaite dans cette proposition de loi. On y apprend, sans sourcer, que 3% de la population française a été victime de ce fléau. C'est beaucoup, 3%. Surtout pour un crime tabou de chez tabou. Ce chiffre sort-il de la dernière étude menée par la commision Estrosi ? Issu d'un sondage du genre l'homme qui a vue l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours ? Avez-vous été ou conaissez-vous dans votre entourage ? Oui ! Plein ! Evidemment ! On en parle pas assez ! On pourrait revenir sur ce terme de fléau. Maladie. Pandémie. Qu'il faut enrayer. Santé publique. Tout un paragraphe sur les conséquences de cet odieu fléau. Allez, un extrait :

Enfin, son intégrité est attaquée : le tabou sur l’inceste (interdit du dire) s’étant insidieusement substitué au tabou de l’inceste (interdit du faire), la société s’est fait le témoin muet de situations pourtant intolérables. Leur singularité sous-estimée et leur « barbarie » ont jusqu’ici fait obstacle à notre entendement et la France s’est de fait privée de nombre des outils indispensables à une prévention et à une lutte plus efficace contre l’inceste. De même, elle n’a su mettre en oeuvre une véritable politique d’accompagnement des victimes.

L’intervention du législateur est donc devenue indispensable.


Oui passons de deux à cinq ans pour les peines de prison encourues! Ça va en calmer quelques uns ! Mais ne nous y trompons pas, tout est bien dans lutte préventive. Flicage. Suspicion. L'intervention du législateur est donc devenue indispensable. Pensez donc. Trop banal l'inceste, dans sa barbarie qui dépasse l'entendement. Allons -y tapons dans le scolaire ! Éduquons !


(1) L’article 4 complète donc le code de l’éducation pour y renforcer l’information sur les violences, notamment sexuelles, et sur les comportements à adopter face à elles, et l’éducation à la sexualité. Des initiatives locales particulièrement efficaces ont été observées par la mission sur la lutte contre l’inceste et cette précision du code de l’éducation permettra de les généraliser, de les perfectionner et de mieux les valoriser.

(2) Cet article complète aussi le même code pour y renforcer la formation des professionnels de l’enfance et de sa protection sur les questions des violences sexuelles tout en favorisant l’émergence de plus fortes interactions entre les professionnels par la pluridisciplinarité et la mise en commun d’une partie de leur formation. C’est la une disposition particulièrement attendue par les acteurs de terrain pour lesquels la création de réseaux interprofessionnels est devenu un outil indispensable.

(3) Le parcours judiciaire, très souvent période de stress intense pour la victime qui est appelée à revivre son agression et à se confronter à un système dont elle ne comprend pas nécessairement le fonctionnement, est anxiogène et générateur de tensions voire de conflits. Ceux-ci nuisent naturellement aux victimes. Mais ils mettent aussi en cause le bon déroulement des procédures et exposent les professionnels. Il est donc apparu plus que nécessaire de donner à ces professionnels les outils, notamment en matière de psychologie, utiles à la réalisation de leur mission dans les meilleures conditions.

(4) Enfin, l’article 5 permettra à l’audiovisuel public d’accomplir une mission d’information sur la santé et la sexualité dans laquelle s’intègre la prévention contre les violences sexuelles notamment à l’encontre des mineurs.

L'audiovisuel public à la rescousse ! L'immaculée télévision ! Maman virtuelle , protège-bous du mâle ! Quand on sait que l'étude statistique prenait en compte les "vidéos à caractère pornographiques" qu'un adulte pouvait soumettre à un enfant comme crime incestueux. Ce n'est pas dans un talk-show qu'on va vous étalez en large et en travers les détails de touche pipi de Mme X qui écrit un livre là dessus, pour dépasser tout ça. On trouve même le terme de résilience dans ce texte, comme ça, pour bien montrer qu'on a rien compris à rien, mais ce n'est pas grave, les bulldozers sont avancés.

Alors que 3 % des Français ont déjà souffert de ce fléau, il est de la responsabilité du Législateur d’apporter une réponse de justice, protectrice et disposant à la résilience.

Maman-Etat est là, mon petit. L'intervention du législateur est donc devenue indispensable.

Allons à l'essentiel, c'est bien là la signature définitive de la fin du Patriarcat, reposant sur des règles aussi vieilles que l'histoire, de Sophocle à l'ancien testament en passant par absolument toutes les cultures des micro-société primitives. On charge ce patriarcat de tous les maux, même de ceux qu'il savait le mieux réprimer pour sa stabilité même, en élevant au passage la parole de l'enfant comme absolue vérité, et dont on se charge de fournir les termes-clés qui sauront tenir le paternel un peu trop présent à distance. De cet interdit religieux, fondamental, sacré, on en vient à un crime des plus banals, qu'une cours d'assise se chargera de régler à sa juste mesure, lavera à sa façon aseptisée. C'est l'éclatement de la notion de famille et de son double organique, la civilisation, qui se déroule ici, par ces substitutions de langage, de faute, de responsabilité, de suspicions. Plus rien n'est sacré, tout est pénal. Horizontalisation du péché. Le père est aujourd'hui un criminel potentiel et son crime d'inceste révélé ou non, un crime comme les autres. Il est donc à prévoir que les crimes incestueux réels vont se multiplier, à cause de cette civilisation terminale qui jette le père avec l'eau de la Loi et qui fait trôner l'enfant martyr fantasmé à sa place. Avec son infect jargon qui ne sait même plus comment cacher la répulsion que lui inspire cette famille qu'ils rêvent tellement de voir aux ordres, c'est à dire morte.

Plus largement, c’est aussi la société dans son ensemble qui souffre de l’inceste. Ses fondations sont attaquées : la famille, espace de protection, d’amour et de socialisation par excellence devient dans un climat incestueux le lieu du martyr de l’enfant et l’outil d’annihilation de sa parole. Sa principale richesse est attaquée : l’enfant, citoyen en devenir, porteur de nos espérances les plus essentielles, est nié dans son humanité.

J'attends pour ma part le jour sacré où l'on comprendra que c'est bien toute cette civilisation post-moderne qui, en croyant protéger la famille de ses écueils, se substituant à elle, la fait imploser, avec toute la haine que lui inspire le sacré et le privé, c'est à dire le patriarcat, sa liberté et ses risques conséquents. Que ce sont bien l'Etat et ses lois qui sont désormais, à un stade global, en état d'inceste permanent envers la civilisation.





vendredi 10 avril 2009

Minimum syndical

lundi 16 février 2009

Glôbôl

Il est très rare de trouver des témoignages et des articles pertinents concernant le monde du travail dans les entreprises internationales "prestigieuses". C'est dommage car c'est extrêmement révélateur des transformations en cours. Certes on pourra gloser à l'infini du monde de la finance, des think tank, des politiques (hommes, partis ), des médias, des idéologies, de la géostratégie, de l'immigration, etc, dans ces domaines, les matériaux ne manquent pas. C'est donc avec un certain bonheur que j'ai découvert un excellent article sur le site de l'association E&R (association dont je me tape allègrement, pour couper court à toute polémique), signé d'un certain César.

vendredi 13 février 2009

Bonjour, connard


On dit la politesse dans un sale état. Les gens se parlent mal, ignorent les formules d'usage, font preuve d'un comportement pressé et agressif, quand ils ne viennent pas directement à l'insulte ou à la bousculade. Les sauvageons pullulent.

Pour ma part, je m'empresse d'être le plus urbain possible, autant par habitude et éducation que par volonté de common decency. Il n'est anodin, d'ailleurs, que le terme de politesse, sans doute trop élitiste, ait été remplacé par l'injonction du vivrensembleuh, ce qui n'est évidemment pas du tout la même chose. Le vivrensembleuh laisse entendre un rapprochement chaleureux, encouragé, alors que la politesse, à l'inverse, permet à chacun de négocier au mieux son espace vital sans nuire aux autres et réciproquement. Pour éviter, précisément cette familiarité qui ne peut déboucher, en contexte de promiscuité, qu'à l'animalité la plus barbare.

J'use et j'abuse de formules de politesses autant que faire se peut. Mais voilà, alors que l'on croit qu'au pire, on aura affaire à un silence méprisant ou à une réponse brutale, lorsque l'on s'adresse par exemple à ce magasinier, à ce vendeur de grande enseigne*, à ce policier dans la rue, à ce guichetier des PTT ou de la SNCF (l'uniforme étant le point commun, à ce que j'ai pu observer), on s'entend répliquer, vous interrompant crûment, au "excusez-moi mademoiselle (madame, monsieur), pourriez-vous s'il vous plait" un acrimonieux et grimaçant "Bonjour ". Vous obligeant à reprendre par "ah, pardon, oui, BONJOUR, donc, excusez-moi, etc...". Ce Bonjour est des plus vulgaire, offensant, parce qu'il croit être un rappel à l'ordre d'une politesse élémentaire, alors qu'il n'est que de la plus infâme goujaterie. Il n'a rien à faire là, ce "Bonjour".

Ce Bonjour qui interrompt une formule de politesse est une insulte, purement et simplement. Ce Bonjour vous fait passer pour un mufle alors qu'il est professé par un petit apparatchik qui a probablement appris il y a deux semaines, lors d'une formation coûteuse, qu'il devait s'adresser aux "clients" en commençant par un Bonjour et le balance comme une injure, afin de vous faire comprendre que vous l'importunez alors que vous ne faites que solliciter ce pour quoi il est payé. J'avais lu, je ne sais plus où, que les services administratifs de la Russie soviétique étaient un vrai délice (si tant est que ce genre de service puisse l'être, enfin) pour les usagers. En effet, les guichetiers et autres préposés pouvaient faire l'objet de plaintes de la part des usagers-citoyens-camarades-prolétaires et se voyaient alors violemment rabroués.

En France, particulièrement, la présence de syndicats et d'idéologie gauchisants dans ces métiers, ayant assurés des avantages acquis divers, à commencer par l'indéboulonnabilité et l'étanchéité totale quant aux récriminations des usagers, a provoqué ironiquement l'effet inverse de ce qui se passait en URSS : le moindre petit gratte-papier ou employé peut, s'il le souhaite, et des façons les pus déplaisantes, vous parler comme à un handicapé mental ou même vous faire perdre un temps précieux aussi longtemps qu'il le souhaite. Sans parler des éventuels déboires kafkaïens quant aux documents à fournir et aux procédures à suivre. Leur pouvoir est sans limite.

Cela peut quelquefois tourner en votre faveur, il m'était arrivé d'avoir besoin de me faire faire un passeport pour pouvoir me rendre au Maroc en urgence. Après avoir longuement attendu mon tour, avec mon petit bout de papier numéroté (je ferai l'impasse sur les populations en présence et l'ambiance générale) et alors que j'attendais plus ou moins de me faire jeter comme un indigent par une fonctionnaire ménopausée, j'eus la surprise de voir mon dossier mis sur la pile de gauche, la rapide, car j'avais eu affaire à une stagiaire d'origine marocaine qui s'était pris d'affection pour mon cas. Cinq jours plus tard, le passeport était là. Bien évidemment il y avait une erreur typographique sur mon adresse personnelle, pourtant consciencieusement enregistrée dans le dossier ubuesque, mais j'ai gentiment fermé ma gueule et me suis tiré avec.

Après ce Bonjour insultant, donc, il faut s'attendre à ce que les choses dégénèrent, c'est à dire à ce que votre demande soit éconduite. A la recherche d'un produit le vendeur ou le magasinier vous dira "AAAAAh y'en a pus, faut revenir" alors que finalement, quelques instants plus tard, vous tombez par hasard dessus; le policier vous donnera une adresse bidon d'un air exaspéré. Dans une institution publique, on vous demandera des papiers qui n'existent pas, et on perdra votre dossier.

Le pire semble se jouer aux guichets SNCF ou PTT. Ces derniers, depuis qu'ils ont entrepris de faire des bénéfices, essayent de vous refourguer des lettres prétimbrées alors que vous voulez JUSTE des timbres, ou vous refiler un collissimo quelconque et cher qui arrivera en deux heures, sinon c'est quatre jours pour le service "normal". Curieuse notion de service public, où on peut payer plus pour avoir un mieux que l'on s'étonne qu'il ne soit pas la norme. A la SNCF, obligé d'aller au guichet pour avoir un service ou un renseignement particulier (il ne vaudra donc mieux ne pas être pressé, si vous l'êtes, c'est la vieille devant vous qui demandera tout les itinéraires et horaires possibles pour aller à l'autre bout du pays afin d'économiser deux euros, tout ça pour dans trois mois) dès que vous aurez émis une demande bien précise afin d'éclairer les méandres des droits et remboursements du client, on vous répondra non avec un air ahuri comme si vous aviez demandé si le prix de la fellation était inclus, alors que vous voyez bien que le moustachu qui vous répond n'a pas compris le moindre mot à votre réclamation, que vous reformulez autrement pour le piéger. Il va ensuite demander à "son chef" un autre moustachu, l'air très inspiré, qui vous regarde par dessus ses lunettes, sans doute pour savoir si vous avez une tête à "faire chier", et fait également non de la tête à son sous-fifre qui vient vous résumer cette objection. Sous-fifre auquel vous reformulez une troisième fois votre demande d'une manière encore différente, alors là, le chef s'amène himself, et vous lui résumez tout depuis le début. Normalement, il finit par vous dire, agressivement "ah non ça c'est pas possible" sans vous expliquer pourquoi ce n'est pas possible. Des envies de meurtres doivent normalement s'ensuivre.

Qu'on se rassure, les bornes informatiques remplacent tout ça. Quand elles fonctionnent, elles sont très compétentes et très polies, bien que je soupçonne la volonté, dans le cas de la SNCF, ayant remplacé les anciens écrans tactiles, qui marchaient très bien, par des nouveaux qui marchent moins bien, vous obligeant à appuyer comme un con sur une touche virtuelle qui ne reconnait pas votre doigt, de conserver cet esprit très service public jusque chez les automates.


*contrairement à ce que l'on pourrait croire à ce sujet, le secteur privé semble être bien plus corrompu par le public que l'inverse

dimanche 8 février 2009

Faire-part de départ

(ILYS, le vingt-huit février 2008, sous le titre "Faire-part d'euthanasie")

(...)-Tu y vas, toi, à la fête de départ de Gérard ?

- Je sais pas trop. Bon il m'a envoyé le faire-part, mais j'ai plus grand chose à lui dire. Ça me gêne un peu ces soirées où les futurs partants prennent le premier plan...

- Ouaah c'est normal, attends, t'en feras autant.

- Non, non, je sais pas... je verrai...

-C'est juste une soirée d'adieux. Pas prise de tête. Après il fait le truc intime avec les proches, la famille, pour le départ, juste quelques-uns qu'il a choisi.

- 'tin, moi j'aurais peur qu'on m'envoie chier pour ce genre de truc, que des gens refusent. Y a plus que ceux qui attendent l'héritage qui y vont. Et les curieux. Non, franchement le discours genre "je décide de tout, même de la date, je maitrise, j'adore la vie et maintenant j'adore la grande aventure qui se prépare" pfff, après avoir tout merdé dans leur vie, ils essayent tous de se rattraper là dessus. Mais c'est vrai, j'ai assisté à plusieurs départs, y'en a que pour la famille proche, et toujours les mêmes trucs chiants..

-Gérard c'est différent, il a un cancer, quand même.

-Ouais, c'est vrai. Mais il imite les sliders [ndla : ceux qui partent sans être malades ni physiquement ni mentalement] quand même, le côté festif, tout ça. Comme si, même le cancer il l'avait prévu, planifié, pour cacher sa trouille. Il joue même au duel !

- Au quoi ?

- Tu sais là, ceux qui testent la douleur, pour voir, et quand c'est trop dur, ils partent, comme un défi, voir si ils tiennent jusqu'au bout..

- Tu veux dire jusqu'à ce qu'ils claquent ?

- Hihihi. Ben ouais, mais en général il partent tous avant la naturelle..C'est surtout pour se rendre intéressant..Au final, on en sait pas plus sur ce qu'ils ressentent vraiment comme douleur, c'est con à dire, mais voilà, quoi

- Et ça me rappelle, tu te souviens, Marie ?

- La bonasse de chez Corpax ?

- Ouais, et ben, sa mère, bon, quand elle morte, elle voulait pas dire ce qu'elle laissait, à qui, comme héritage, y'avait gros, ben la famille, l'ont pas voulu la laisser passer avant de savoir qui avait quoi, du coup, il ont fait durer, et y parait qu'ils ont payé le doc pour qu'il l'assiste jusqu'à la naturelle, à l'ancienne !

- Putain c'est dégueulasse ! ...En même temps, elle l'a cherché, la vieille... C'est quoi ces combines avec le blé, elle pouvait pas être plus transparente ? Y'en a vraiment qui font chier jusqu'au bout ...

- Ben, c'était une vieille, tu sais, elle faisait ça pour être entourée, même hypocritement..

- Tu vois où en est ? Ils ont tous la trouille, nom de dieu ! C'est pas la douleur qui leur fait peur, c'est le gouffre, le mystère, le néant, personne ne veut être seul pour ça !

- Ouais, peut-être, mais enfin, ils ont le choix, c'est mieux qu'avant, quand même !

- Vas dire ça aux vieux pauvres sans famille de l'hosto public, comment qu'on les pousse à dégager. Y'en a qui gueulent, tout ça, mais non seulement tout le monde s'en fout, mais la plupart, ils se résignent, ils le font, alors qu'ils sont comme les sliders, pas malades, rien, enfin, pas de souffrance, juste ils coûtent cher, on les fait culpabiliser.

- Mais on les obligent pas !

- Pas vraiment. Mais comme ils sont seuls, tu vois, et qu'ils se sentent inutiles, à en crever justement, le doc leur dit avec du miel que ça serait bien, pour la société, tout ça, et hop, ils dégagent. Mais au final, c'est très étrange, parce que dégager les fait se sentir utile comme un sacrifice et ça annule leurs peurs. Sont peut-être les plus heureux de tous à partir. Ça a du sens pour eux.

- Hin ! T'es con !

- J'te jure. Mais il parait qu'il y en a qui refusent, qui partent sans aide

-De quoi?

-Sans aide, quand ils peuvent encore bouger, tout ça, ils montent sur le toit et ils sautent, ou ils s'ouvrent les veines..

-Bouarkk ! Ch'ais pas comment ils font. Pourquoi ils font ça d'abord ? Alors qu'on leur offre le départ !

- Peut-être qu'ils veulent être seul, prendre...prendre une vraie décision, un truc comme ça, au moins une fois dans leur vie..

- Pfff ! Ça devrait être interdit de partir comme ça tout seul, sans assistance...Société de merde....vraiment, quoi..y'a encore quand même beaucoup de travail pour que les gens admettent le partir-ensemble..encore trop de ces individualistes.. archaïques..ces putains de..de monstres..

dimanche 1 février 2009

Mélenchon, pauvre vieux con

(ILYS, le 14-04-08)


Mélenchon chez Ruquier. Contre le retour de la “religion” bouddhiste au pouvoir au Tibet. Fasciné par la Chine, son “histoire millénaire”, sa révolution culturelle. Contre les aristocrates, le néolibéralisme, l’oppression bourgeoise. Contre la religion, opium du peuple, comme il le pense si fort, contre la confusion religion-politique comme il le dit finalement. Quand est-ce que cette caricature formolée comprendra que le communisme est une religion sans transcendance ? La croyance au progrès et aux lendemains qui chantent un ersatz du paradis chrétien. Ce dernier ayant l’avantage d’être irréfutable, car inobservable. Que le travail pour la collectivité, la lutte des classes, n’est qu’une pale copie du sacrifice christique. Que les apparatchiks cocos sont une aristocratie sans noblesse : corruptions, cooptations, réseaux familiaux, achats et ventes de titres. Que même l’inquisition chrétienne n’a jamais réussit à stopper la publication et la circulation de livres la dénonçant, contrairement au PCC. Et que les chinois sont des cons. Ce qui explique cela peut-être. Matérialistes et rien que ça. Mais qu’a t il trouvé de seulement beau en Chine ? Sa stupide morale confucéenne ? Son absence totale de compassion ? Son nationalisme ridicule et boiteusement mis en scène par des chorégraphies grotesques et humiliantes comme jamais une oppression bourgeoise ne l’a été ? Bon, il y a quelques estampes et quelques céramiques. Comparées aux trésors européens de la même époque, on rame. Sévère. Surtout qu’elles furent produites en régime féodal, justement. Un vers de Lao-tseu n’aura jamais le milliardième de mystère d’une parole d’évangile. Les publications sur le sujet témoignent. Et même. Même. La dictature chinoise n’accouchera de rien. Pas même d’un Soljénitsyne ni d’un Primo-Lévi. Pas même le Bien de son Mal. C’est la dictature la plus lamentable qui ait jamais existé. Si je peux admettre que l’agitation pro-Tibet est puérile et creuse, que la féodalité bouddhiste est effectivement morbide, et que j’ose penser, contrairement à Mélenchon, que c’est en partie à cause de la vacuité de ses dogmes, il est indubitable que son “attachement à la Chine” est le degré zéro de…de quoi au fait ? De rien, en vue des contradictions. Le degré zéro tout court. D’autant qu’il les donne, les raisons pour ne pas soutenir le Tibet. Pour se moquer des tartuffes droitd’lhommistes. Alors pourquoi s’embourber dans la larmichette pour Mao ? Ça fait belle lurette que les bourgeois néolibéraux ne s’en effraient plus, de sa catastrophique révolution “culturelle”, pittoresque, au pire ! Qu’ils ont eux aussi bien intégré la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Et qu’ils finissent par l’aimer ce Mélenchon, comme ils aimaient feu Arlette et tous les autres déculpabilisateurs kitchs et amusants de TV shows.

mercredi 10 décembre 2008

Reconnaissance

Mon texte dédié aux petites frayeurs télévisuelles convenues (Chez nous, y'a pas de pédés...) suscite beaucoup de commentaires, auxquels j'ai cessé de répondre, mais que je continue à publier. Il est vrai qu'il y a des chances que ceux qui s'y échouent via des recherches google du genre "yann barthès homo" ou "yann barthès gay" (ils sont nombreux) doivent être un brin déçu par la teneur dudit texte, qui ne fait nullement allusion aux mœurs privées du présentateur vigilant. Ainsi, j'ai eu la surprise de lire ceci :


on m'a conseillé ce blog , disant qu'il est tout bonnement infect !
Ils avaient raison je crois (pour ma part en tt cas !)
=) salutation !


Enfin, la reconnaissance tant attendue vint ! Et cela uniquement par la grâce du bouche à oreille. J'en fut tout ému. Je vais en faire une petite bannière.

mardi 25 novembre 2008

Le ferry

La première chose que je me suis dite, en arrivant à Hong Kong, enfin, dans le taxi me menait à l'appartement fourni par la boite, via une rocade semi aérienne à huit voies, slalomant entre les constructions gigantesques, c'était que la vie ici aurait quelque chose à voir avec celle de ce type qui squattait à Roissy et dont Spielberg a fait un film niait : le terminal. D'une histoire terrible, un type privé de passeport et interdit de circuler ailleurs que dans la zone internationale de l'aéroport suite au putsch dans son pays d'origine, type qui a finalement choisi de continuer à errer dans cette zone bien après avoir obtenu la possibilité de s'en échapper, un type coupé de tout, comme vampirisant les existences en transit des milliers de gens qui passaient devant lui chaque jour, de cette tragédie symbolique, Spielberg en a fait une bluette stupide et humaniste. Et apparemment, ici, tout le monde s'efforce de faire du Spielberg, vainement. L'appartement est de taille correct, avec évidemment une belle vue sur la baie et un climatiseur, le quartier..et bien en fait il n'y a pas vraiment de quartier. Hong Kong est une bande de terre scarifiée par des alignements de grattes-ciel, coincée entre montagne et bras de mer. Il y a évidement une majorité d'asiatiques, mais, étrangement, les seuls visages qu'on a l'impression de croiser sont ceux des nombreux occidentaux, mines défaites de naufragés échoués sur ce rivage bétonné, cette jungle artificielle à date de péremption sans cesse repoussée, ballotés par le reflux insensé d'une mondialisation à tronche de centre commercial. En reprenant un taxi direction la boite, un bruit sourd attire mon attention : je vois se lever, chancelante, une vieille femme devant une voiture qui vient de la heurter. Son regard est vide, un jeune homme l'aide à se relever tout en hurlant sur le conducteur, les gens regardent mais continuent à marcher. Dans la rue, tout est propre, mais l'air, en plus d'être suffoquant, est puant : odeurs d'arrières-cours de cuisines. Les immeubles d'habitation, gigantesques, sont striés de climatiseurs, d'où dégouline une crasse qui noircit le crépis. On dit que la consommation d'électricité ici est la plus élevée au monde, en rapport de surface au sol. Je retrouve Daniel, mon chef, qui m'avait fait passer l'entretien d'embauche à Paris. Daniel est gros, Daniel est grand, Daniel a cinquante-deux ans mais fait moins, Daniel a réussi, Daniel est marié, a trois enfants, Daniel semble heureux, Daniel veut que je le tutoie. De toute façon je ne verrai pas Daniel souvent, je serai souvent en déplacement dans "la zone asie-pacifique". Daniel est la seule personne que je connait ici. Daniel me parle quelquefois en anglais, sans faire attention. Daniel se suicidera dans trois mois suite au départ définitif de sa femme et de ses enfants pour Paris. Daniel est piégé. Il ne doit même pas savoir comment c'est arrivé. Le week-end, dans HK, il n'y a rien à faire à part boire, se faire masser et baiser. Cela peut paraitre intéressant, en réalité ça flingue rapidement la santé mentale. Je sors souvent là où vont tous "les expat" : dans le quartier des "bars à expat". Il y a beaucoup de jolies chinoises, apparemment là pour faire du chiffre et vous en donner pour votre argent. On se prend rapidement pour un riche. Loin de tout, tout est permis. Il y a aussi beaucoup de filles expat' occidentales. Elles sont tristes, mais pas trop agressives; elles n'ont plus aucun pouvoir. Un brin de prétention, comme un tic de langage, à la limite, qu'elles corrigent d'elles-mêmes. Il y a une profonde disymétrie : pas de jeunes hommes chinois hétérosexuels à acheter. Les hommes occidentaux préfèrent ne pas se prendre la tête avec elles. Je suis arrogant comme seul un contexte d'opportunité sexuelle régulière et assurée l'autorise. Au début, on a des remords à impressionner la jeune chinoise-qui-parle-anglais-qui-fait-ses-études-de-commerce-international. On est naïf. Certains expat en tombent amoureux, souvent ceux qui n'ont rien connu de mieux chez eux. Comment leur en vouloir ? Ils recréent rapidement l'état de dépendance monogame qu'ils n'ont pas connu mais dont ils ont été nourri. Des fois, je les sens craquer quand ils me parlent, après quelques verres, leur appétissantes "San" "Sing" "Ling" autour du bras, ils ne savent plus trop ce qu'ils font, ce qu'ils doivent faire, mais il parlent, parlent, sans s'arrêter, comme s'ils n'avaient jamais parlé. Les chinoises m'ennuient vite. Je me rabat sur les working girls. In fine les françaises. Finalement je suis comme les autres, quelque part. Je veux tomber amoureux, jouer un futur jeune papa. J'ai un rictus mauvais en enchainant les Heineken, bercé par la musique, les lumières qui tournent.. Le dégout de soi est grisant. En les draguant, ces françaises, elles qui sont loin de tout ce qui les retient, famille, amis (bien qu'elles trouvent encore le moyen de sortir avec des collègues). En leur présence je déshabille du regard sans ménagement les chinoises célibataires qui me font de l'œil, seules au bar. Je prends l'habitude de donner rendez-vous dans une espèce de pub pourvu de petits écrans discrets qui passent en boucles des extraits à la limite du porno : des caméras de surveillance ayant pris sur le vif des couples, le genre mal filmé qu'on retrouve sur internet. C'est amusant. Je discute avec Sandrine, qui a fait une école de commerce à Dijon, Sandrine est grande, Sandrine a les cheveux châtains, Sandrine porte un top blanc, Sandrine transpire un peu malgré la clim, Sandrine a un cul merveilleux, Sandrine habite dans un appartement minuscule, Sandrine portera une nuisette grise en coton, sans culotte, quand je la retrouverai directement chez elle les WE suivants, tard dans la nuit, après avoir effectué ma tournée habituelle des bars, seul. Il y a évidemment un gardien d'immeuble, dans l'immeuble de Sandrine, un chinois qui dort dans son uniforme bleu. Je ne sais pas s'il me reconnait quand je passe, s'il sait ce que je m'apprête à faire, lorsqu'il m'ouvre la porte en souriant et en hochant la tête. Ils font tous ça. Ils approuvent ? Très bien. Moi aussi. Sandrine aura longtemps hésité avant de m'autoriser à la raccompagner le premier soir, presque trop longtemps. J'ai du lui faire le coup de l'embrassade passionnée et violente dans une ruelle sombre, lui lécher la sueur qui perlait à la base de son cou. En arrivant, alors que je contemplais encore mécaniquement la taille ridicule de son logement, Sandrine s'était déjà allongée sur le lit, habillée. Elle avait mis une main dans son pantalon, commençait à se caresser, gémissant un peu, en me tournant le dos, comme si je n'étais pas là. Je me demandais si elle faisait ça tous les soirs. Cette nuit-là, je suis resté dormir. Allongé à contempler le plafond en me demandant qui j'étais en attendant l'aube, vaguement irrité par le ronronnement de la clim. Je repensais à ma première nuit avec une fille. De la première fellation. Dans une maison de proche banlieue parisienne, parents absents, Sandra, étudiante en arts graphiques, 18ans, de magnifiques cheveux bruns bouclés, dans sa chambre de petite fille, la pleine lune éclairant ses va et viens, là en bas, me suçait, donc. J'étais nu, debout, il y avait un petit miroir à ma gauche, je pouvais y voir mon reflet bleuté. J'avais un air démoniaque, je me disais "je veux baiser toutes les filles de la terre" en détachant bien chaque mot. Tout ça était très moyen. Déjà un peu effrayant. En fait, les chinoises baisent mille fois mieux, les asiatiques en général, tout le monde vous le dira. Mais rien à faire, le plaisir de draguer des françaises est bien supérieur à ces conversations pénibles dans un anglais approximatif. Quelle vaste connerie. En prenant le ferry pour traverser la baie, on croise des petits bateaux de pêche à moteur, qui font aussi office d'habitation pour des familles entières, des yeux fatigués vous observent d'en bas, des vies de misère, baignées de rejets d'hydrocarbures. Avec le tangage, on a souvent de fortes nausées les premières fois, on finit par s'y habituer, le visage se fige dans la même expression hagarde que les autres passagers. Le ciel est toujours gris. Il y a des panneaux publicitaires géants et usés, à la mesures des buildings qui les surplombent, placés au-dessus des quais de débarquement. N'y figurent que la marque de telle ou telle grande compagnie d'électronique.

jeudi 30 octobre 2008

Américanisation

C'était en région Rhone-Alpes, ça aurait pu être n'importe où ailleurs, dans une de ces nouvelles et modernes zones industrielles dédiées aux hautes technologies. Des cubes de tailles diverses, entourés de hautes grilles blanches surmontées de caméras aux angles, des pelouses immaculées sur lesquelles personne ne marchait. Un horizon composé de montagnes laides et froides, inhabitées, et un échangeur autoroutiers greffé sur une deux fois trois voies, très fréquentée par des camions, qui reliait deux grosses villes. Le milieu de nulle part. Impossible de se retrouver là sans en avoir eu l'intention. Mais, une fois pénétré, il était tout de même possible de s'y perdre, à cause d'une symétrie que se voulait fonctionnelle. Dans la zone, la circulation automobile se faisait donc sur un modèle simple et préétabli, c'est à dire un réseau de rues perpendiculaires crées pour l'occasion, dont les panneaux aux carrefours indiquaient par quelques flèches surmontées de logos lisses aux consonances new-age, en a ou en is, les différentes entreprises qui y siégeaient. Dans ces rues, point de piétons ni de commerces, évidemment, et en fait assez peu de voitures, sauf aux horaires d'ouverture et de fermeture, variables selon les postes attitrés. Pour déjeuner, quelques cantines intégrées aux structures, gérées par des sociétés spécialisées, servaient de la nourriture industrielle dans un brouhaha insupportable. En vérité, en milieu de de matinée ou d'après-midi, circulant sur ce quadrillage, on aurait pu se croire dans un milieu inoccupé par l'homme. En étant un peu ironique, ce n'était pas tout à fait faux. Heureusement, ce n'était pas moi qui conduisait, mais Thomas Cestain, ingénieur consultant, un grand, très nerveux, qui, lorsqu'il riait, donnait l'impression de faire de l'hyperventilation. Bien sûr il ne fallait pas compter sur moi pour driver qui que ce soit, d'ailleurs on nous avait envoyé en renfort un allemand, fort sympathique, c'est à dire pas très allemand malgré ses signes bien distinctifs : peau laiteuse, cheveux blonds et yeux bleus, air sain et dynamique, pour jouer ce rôle. Il s'appelait lui aussi Thomas, dont on prononçait, pour les différencier, le s de fin. Il semblait aussi novice que nous dans ce genre de boulot. Tant mieux. Parking avec gardien, badges magnétiques remis pour la durée convenue, bureaux accolés aux surfaces de montage et de stockage, hygiène irréprochable pour préserver les éléments électroniques fragiles et hors de prix, nombreux couloirs, hall, sas, réservés aux techniciens agréés, séparés par de lourdes portes coupe-feux jaunes à hublots. Nous terminions cette fameuse mission, dont le but ne nous était apparu clairement que vers la fin, mission commandée par le directeur financier d'une entreprise de matériel médical de pointe, entreprise co-détenue et gérée par trois multinationales européennes, spécialisées dans l'armement et l'électronique grand public. Le directeur financier était lui même allemand. Il refusait obstinément de parler sa langue maternelle avec notre Thomas pourtant heureux, comme bien souvent chez les teutons, de trouver un compatriote en milieu étranger. Nous l'apprîmes vers la fin, cet homme, aux costumes soignés, d'où ressortait une petite tête aux traits anguleux, avait été parachuté dans la boite pour faire le ménage, c'est à dire faire baisser les coûts. On aurait pu résumer notre travail à cette appellation, compréhensible par tous, mais les normes managériales officieuses nous l'interdisaient. Nous avions dû rebaptiser ça en "formalisation des processus indirects de production". Cela consistait à aller relever dans tous les services le temps passé à faire quelque chose qui n'avait pas été prévu par le process de prod, en gros, tout ce qui n'était pas écrit noir sur blanc dans les fiches de postes. Bref, les actes et paroles qui relevaient de l'improvisation face aux imprévus. Donc tout ce qui permettait aux acteurs (terme générique pour "employé", destiné à être pris au sens noble de celui qui agit, non pas de celui qui joue un rôle préécrit, étrangement cette dernière interprétation semblait être ignorée) de se sentir réellement responsable, donc vivant. Nous devions annihiler le hasard. Ou, plus précisément, jeter les bases de ce qui allait mener à encadrer la réaction humaine au hasard, selon la croyance indépassable que ce qui n'est pas contrôlé coûte toujours plus cher que ce qui l'est. Le flou entretenu par le financier sur le but de notre mission nous avait permis de passer pour d'inoffensifs consultants au sein du personnel, curieux de comprendre le fonctionnement de tout ce bazar, camouflage habilement mis en place par le financier lui-même, jouant sur la fraicheur de son arrivée, qui nous ayant joué un prodigieux rôle de naïf consciencieux, nous avait transmis une légèreté rassurante, attitude absolument nécessaire pour arracher le moindre renseignements aux acteurs. D'ailleurs le masque ne tomba qu'en ce dernier jour, lors de notre présentation-rapport devant le comité de direction et surtout devant le pdg, un belge à fort accent, imposant, chauve, à la communication agressive, d'autant plus redouté par ses directeur qu'il n'était que rarement présent sur le site. Un type infâme, manifestement payé pour stresser, menacer, terroriser. On pourrait croire que l'absence du chef permet aux divers cadres sup de souffler, il n'en était rien : amplifié par la structure internationale et financière complexe de l'entreprise, il était entendu que la création tout autant que l'avenir du site se décidait ailleurs et sur des critères drastiques et obscures de rentabilité et d'opportunité de marché, le tout discuté dans une langue autre que le français. D'autant plus lointain et impressionnant que le coût de fonctionnement de l'appareil de production high-tech était faramineux (machines de pointe, fournitures hors de prix, ingénieurs et techniciens spécialisés) , mais avait été mis en place pour ainsi dire du jour au lendemain, ainsi que nous l'avions appris. Bref, en conseil de direction, dans une salle volontairement minuscule et glauque, les cadres sup, auparavant charmants une fois l'inquiétude sur nos buts balayés par notre propre incrédulité sur la mission, avaient compris qu'il s'étaient fait piéger. C'était pathétique. Ces pères de familles (ainsi que les deux femmes quadragénaires mais elles, célibataires ) payés entre quatre vingt et cent vingt mille euros annuels, étaient mort de trouille. Ils jouaient leur travail, c'est à dire leur vie, ils le savaient. Sommés de s'expliquer sur les couts, au final assez impressionnants, engendrés par ces changements inopportuns des processus de fonctionnement (problème avec un fournisseur, changement de commande client, amélioration insignifiante issue du bureau d'étude) dont la cascade de conséquences, minimes, se transmettait de service en service. Mais ces couts (basés sur du taux horaires par service ingénieusement calculés pour l'occasion) n'était pas l'unique objet de cette débandade : ce qui n'était pas permis, c'est l'absence de contrôle sur la façon dont étaient traitées ces anomalies : réunions informelles, coups de fil, mails divers. Aucun suivi, aucun rapport, tout cela était en quelque sorte auto-géré. Et cela, on le comprit alors, était bien pire que les couts engendrés (qui d'ailleurs n'auraient baissé que très peu suite à nos reccomendations, elle-mêmes optimistes). Le plaisir de ces hasards reposait bien évidemment sur l'absence de consignes strictes à suivre : devant l'inconnu, face à l'urgence, les liens humains se resserraient, pas de papier à signer, de chef désigné, de responsable. C'était comme une revanche sur le système. Une revanche de l'homme sur la machine. Le lyrisme un peu cliché de l'image est malheureusement approprié, ce que conforte le pathétique de tout cela.
Bien que notre travail fut irréprochable (puisque mené à l'aveugle jusqu'à la veille de notre dernier jour d'enquête) le gros con de belge trouva tout de même le moyen de nous incendier, en mettant en cause nos calculs, auxquels il ne pouvait rien comprendre, puisqu'il n'avait pas pris la peine de lire le rapport. Là encore subtile manipulation ! Le directeur financier, agent infiltré aurait-on pu dire, avait tout validé, comme ne l'ignorait pas le belge éructant : le but était de faire passer ces chiffres comme trop gros pour être vrai, pour faire basculer la responsabilité et l'urgence sur ses directeurs de services, acculés, car les chiffres de base, ils venaient d'eux via moi et mes deux collègues.
En repartant, dans la twingo verte de Thomas le français, nous fûmes tout d'abord silencieux, en fait abasourdis par ce spectacle tragique. Une indignité de traitement aussi convenue, aussi improductive, des moyens intellectuels mis au service de toute une stratégie basée sur la duperie avaient quelque chose d'irréel. On ne nous aurait pas cru, nous avions du mal à y croire nous-même. Puis l'un d'entre nous lâcha le fond de sa pensée, et nous refîmes vivement le cheminement de notre travail dans cette boite pour comprendre à quel point nous avions été instrumentalisés. Bien sûr nous n'étions pas à ce point naïfs : rechercher des couts cachés n'est jamais sans conséquence, mais devant le bordel ambiant et la relative bonhommie des cadres et autres employés, nous ne pensions pas que notre rapport allait faire l'objet d'une telle récupération merdeuse, nous avions tablé sur une écoute concertée et studieuse, pas cette charge grotesque et infantilisante. Après tout, le responsable, c'était bien ce gros con de belge, il n'avait qu'à être plus souvent là ! Mais non, l'humiliation était bien le carburant du management distillé dans l'arborescence des ressources humaines de cette entreprise.
En fait, c'est une chose que j'avais déjà relevée ailleurs : à chaque fois que l'on laisse une certaine marge de manœuvre à un employé, en faisant tout un discours sur la responsabilité, l'autonomie, l'initiative et en lui laissant même parfois, suprême audace, définir ses objectifs de l'année, et bien la moindre erreur sera en réalité retenue contre lui. C'est invivable. On regrette vite les règles strictes.
Rentrés en ville, Thomas l'allemand déclina l'invitation à se bourrer la gueule avec l'autre Thomas et moi. C'était étrange mais il avait l'air d'être encore plus bouleversé que nous, pourtant la rigueur allemande, tout ça, on le supposait plus solide... En descendant une bouteille de raki, nous conclûmes dans le F1 de Thomas situé dans un quartier essentiellement occupé par des turques, que l'allemand réagissait en fait assez mal aux sautes d'ambiance. Doté d'une haute opinion du travail d'ingénieur, il avait du mal à supporter ce système anglo-saxon basé sur la manipulation et la duperie ainsi que sur l'humiliation et la menace en publique, dorénavant utilisés à toutes les sauces de facto. En revanche le français, aux sentiments plus fluctuants vis à vis des rapports hiérarchisés, pouvait se permettre, bien que dégouté lui aussi par un tel spectacle, une distance ironique héritée d'une vision latine, relativement anarchique, du monde du travail. La semaine suivante, nous eûmes les félicitations de notre propre supérieur : apparemment notre prestation avait plus au belge. Cela signifiait pour nous une forte probabilité de prime. L'année suivante, j'appris qu'une nouvelle équipe de débutants allait se charger de mettre en place un système de contrôle drastique, mission elle même baptisée "mise en place d'un système de coopération transverse".
Quelques années plus tard, en surfant sur facebook, je tombai sur la page d'un jeune cadre du même nom que le directeur financier, un nom, bien qu'allemand, aux consonances comiques, d'où ma mémorisation . Vu l'âge, le visage et l'origine du jeune homme, peu de doutes : il devait s'agir de son fils. Ayant pris connaissance de ma visite sur sa page, le jeune clone m'envoya presque immédiatement une demande de contact afin de faire partie de son réseau d'amis. Je m'abstins de répondre. Mes mains suspendues au dessus du clavier, je détournai lentement la tête de l'écran vers la fenêtre à ma droite. Je fixai là, longuement, l'unique arbre de la cour intérieure de l'immeuble de bureau, du haut de mon nouveau poste de consultant sénior. Ses racines maigres déformaient le bitume qui entourait les cinq mètres carrés de terre d'où il poussait. Une lutte lente, à l'avenir incertain. La nuit tombait et la neige succédait à la pluie. La terre s'était changée en boue, et les dernières feuilles rousses de l'érable, en chutant, s'y engluaient.

samedi 18 octobre 2008

Ravages

(publié sur Ilys le 13/08/08)



Un cauchemar : je suis à côté d’un inconnu, sommes tous deux dans une moissonneuse-batteuse lancée à vive allure dans un champ hérissé de piques, le ciel est gris, il faut que je fasse quelque chose, je ne sais pas quoi, je sais qu’il faut que je comprenne quelque chose ou un malheur arrivera, nous allons de plus en plus vite, l’inconnu est au volant, il semble s’amuser, je vais finir par chuter sur les piques. Je me réveille. Me redresse brusquement. Je sais que quelque chose ne va pas pour de vrai. Le cauchemar est encore là, comme à côté de moi sur le lit. De la fenêtre jaillissent des flashs de lumière en continu. J’agrippe l’interrupteur de ma lampe de chevet, clique : rien. Puis le bruit. Un ronflement assourdissant. Le vent. Un vent monumental. La chambre craque, la maison craque de partout. Un orage. Une tempête comme jamais je n’en ai vu. Je me lève titube jusque dans le bureau, de la grande fenêtre j’aperçois l’énorme chêne du jardin déraciné, monstrueusement illuminé par les flashs, entre les rafales de vent et de pluie. C’est grave. Si cet arbre est tombé alors tout peut s’écrouler. Je débranche mécaniquement les appareils électriques malgré l’absence de courant à tâtons grâce au stroboscope qui me perce les yeux.. Je descends l’escalier, arrive au salon, d’en bas, c’est pire. Les arbres sont pliés en deux par le souffle. La cour est inondée. Je reste là, protégé derrière la vitre, hypnotisé, à regarder ce spectacle d’horreur. J’étais au même endroit en 1999. Ce n’était rien à coté de ça. J’imagine des maisons détruites, le pays en ruine, des gens écrasés par leur toiture pendant leur sommeil. Le plus effrayant est l’absence de tonnerre malgré les éclairs innombrables et incessants, que je n’arrive pas à localiser car ils sont partout. Je cherche maladroitement les bougies, les allumettes. Dans la cuisine le chient est terrifié. Il halète, tourne autour de mes jambes. Je le caresse, mais ça ne le calme pas. Il me fait peur. Au bout d’une heure, couché sur le canapé, je sens que ça s’estompe. Je retourne me coucher : il est 5 heures. Je me réveille à sept. Le jour se lève, je me jette vers la fenêtre : les nuages se dispersent dans la lumière bleuté de l’aube, j’aperçois les premiers dégâts : d’innombrables arbres couchées. Je m’habille et sors : les chêne est là, comme un membre arraché retenu par quelques ligaments et fibres musculaires. Le banc en bois a été littéralement pulvérisé sur place. Bizarrement quelques pots en terre et la table n’ont pas bougé. De nombreuses branches de divers provenances gisent sur la pelouse, loin de leur tronc. Je pense aux débris éparpillés d’un attentat suicide. Je me rend compte que je n’ai pas dormis plus de quatre heures au total. Y compris le cauchemar. Je suis fatigué, irrité, comme après une nuit blanche atroce. L’air est frais, je sens presque l’oxygène refroidir mon cerveau sous tension à chaque inspiration. Je vais jusqu’à la route, au croisement : en face un arbre la barre à 100 mètres, à gauche deux sapins sont effondrés. Je sais qu’à droite il en est de même. Je pense à ma famille, à ma sœur en camping dans le sud. Les lignes téléphoniques sont coupés. Il n’y pas de réseau pour le portable. Évidemment pas de courant pour les radios et télévisions. Je prend le vélo et roule à droite, slalome entre les branches, à 700 mètres un arbre a rompu une ligne électrique. Je me dis qu’aucune voiture ne peut circuler jusqu’ici depuis la civilisation. Fais demi-tour. Je prend l’appareil photo. Je pense gens hagards sortant de leurs masures rasées, vieilles femmes solitaires dans cette campagne, errant en peignoir, échevelées, égratignées, folles. Les voisins, des parisiens, sont absents. Je n’ai encore vu personne, les rares maisons aux alentours semblent vides, abandonnées, mortes . Je pense survie. En pédalant, je me demande si j’ai bien imaginé prendre un fusil quelques minutes plus tôt. Je me demande en combien de temps des bandes de pillards peuvent s’organiser. Je repense à “La route” de Mc Carthy. Suis-je un gentil ou un méchant ? Je n’en sais rien. Tout peut vaciller. Plus rien ne compte. Je prends quelques photos. Au bout d’un kilomètre je ne peux plus passer. Toutes les routes et chemins perpendiculaires à la départementale sont coupés. Statistiquement je pense que c’est au moins pareil sur les 6km à droite pour rejoindre la nationale au niveau du village et sur les dix à gauche jusqu’à l’autre départementale. Mais la nationale elle-même est bordée d’arbres. J’imagine que les pompiers doivent s’occuper en priorité des blessés, mais comment peuvent-il faire pour rouler ? Et comment les joindre ? L’endroit où j’habite ne représente aucunement une priorité. Zone immédiate de non-droit. J’aperçois des silhouettes humaines, pédale jusqu’à elles : deux jeunes de quinze ans, de milieu populaire en short et tee-shirt, ils viennent du camping, à 3km. Ils sont à pieds. Me disent que plus loin c’est pire, à cause des gros arbres. L’un deux rejoint sa mère, qu’il a réussi à appeler sur son portable, un arbre coupe l’accès à sa maison, il part le tronçonner, il y a comme une flamme de jouissance dans son regard. Zone de non-droit. Au téléphone, sa mère lui a dit au sujet de son cousin, qui est pompier “”ils ne savent pas par où commencer”. Nous parlons vite, nerveusement, sans faire de politesses, avec une certaine familiarité synthétique. Je me demande s’ils m’ont pris pour un dingue, avec mon appareil photo. Ou pour un con. Ça m’a fait du bien de parler avec des gens. J’ai bien fait de ne pas prendre de fusil. Un léger vent souffle, je ne sais si c’est la fatigue ou la lumière du matin encore faible, mais je suis vite repris par ce sentiment d’étrangeté. Je me rend compte que finalement je ne vais pas très bien, mentalement. Je prend un chemin perpendiculaire, en plein sous-bois. Bien isolé. Bien glauque. Je pense à cet autre film, cette daube de Shymalan un truc comme ça, où la nature offensée tue des humains en libérant des toxines lorsqu’ils approchent en groupe. Mais je suis seul. Et je n’en ai rien à foutre fondamentalement de la nature. Ce genre de connerie ne s’adresse qu’à ceux qui pensent que la nature est douée de raison. Paganismes de supermarché. Pourtant j’imagine que cela traduit bien les peurs et réflexes ancestraux faces aux catastrophes naturelles. Elles ont un sens, un but et un Dieu Vengeur. La différence, c’est que le Dieu chrétien ne doit pas non plus, à mon avis, trop s’inquiéter des massacres perpétuées contre la nature, mais plutôt contre la nature humaine. Enfin j’espère. Je prends encore quelques clichés puis rentre. Je n’aurais vu que les deux jeunes. Je fume une cigarette dans la cour détrempée au milieu des restes d’arbres. Je pense à la radio dans la voiture. Je me trouve con de ne pas y avoir pensé plus tôt, mais suis trop excité pour me blâmer. J’allume. On parle des JO qui vont commencer, une fille déclare, enthousiaste : “le chiffre huit qui est le chiffre porte-bonheur en Chine”…autre station, voix de femme plus âgée, fumeuse : ” et après et bien après, j’ai commencé à ..à..à me reconstruire parce que voilà on peut pas rester comme ça sur un échec”, un type acquiesce….sur une autre station : de la musique classique, qui me vrille les nerfs, j’appuie encore pour faire défiler les ondes et retombe sur le générique de la première. J’éteins. Ma cigarette c’est presque consumée sans que je m’en rende compte, je tire une dernière fois dessus. Je me dis que soit le pays est en ruines et qu’ils passent des programmes en boucle, soit seul mon département est touché. Ça me semble inconcevable. Je repense au cauchemar. J’espère que je ne suis pas encore en train de rêver. Et surtout je m’efforce de ne pas perde la boule, de ne pas partir dans un délire apocalyptique. De ne pas me laisser entrainer par un soudain changement de personnalité d’une démoniaque attirance. Je retourne me coucher après avoir mangé un peu de pain. Le chien m’a regardé étrangement. Était-il si effrayé cette nuit ? A-t-il déjà oublié ?

A midi, les tronçonneuses me réveillent. Ils s’activent partout mais je ne les vois pas, ils sont encore loin. Je suis toujours crevé, je me sens agressif. Je vois ensuite passer des engins et des camionnettes d’interventions sur la route. Elle a été dégagée à une vitesse incroyable. Le courant n’est toujours pas rétabli. Le téléphone sonne. Je fonce, je rate l’appel. Il ressonne. Tout va bien. Personne n’est mort. La tempête fut locale. Les principaux dégâts sont les lignes coupées et les petites routes impraticables sur un rayon de 20 km.

Je tourne en rond tout l’après midi. Seul. On m’amène enfin un transformateur. Il fait un bruit assourdissant. Mon contact humain repart aussitôt. Je branche le frigo et le congélo. J’éteins le transfo avant de diner, il n’a que trois heures d’autonomie avec un plein. Je retrouve un vieux chandelier, y insère trois bougies. La luminosité n’est vraiment pas terrible, je lis un peu, commence “Le génie du christianisme ” de Chateaubriand, j’ai mal aux yeux. Je me couche en espérant ne pas refaire le cauchemar. Je me dis qu’il suffit de peu pour devenir définitivement fou. Les digues sont minces.

Le lendemain je suis encore seul. Il pleut. Je n’ai rien à faire et je suis obligé de penser à des choses qu’en temps normal je laisse de côté. Diverses questions existentielles. Je ne trouve pas de réponse, mais le disque continue de tourner dans ma tête c’est l’horreur. Les minutes deviennent des heures. Je me sens vraiment triste. Une sorte de dimanche qui ne s’arrête pas. Le soir je pense à brancher une petite télé portable qui se trouve dans le grenier sur le transfo. Là encore je me trouve con de n’y avoir pensé que seulement maintenant. Je regarde les infos régionales sur la trois. Je revis. Un apaisement, une clarté dans mon esprit. Le monde tourne. Le monde continue de tourner. J’apprends que l’électricité ne sera remise que dans deux jours. Une jeune fille est morte dans un camping à Méry ès Bois suite à la chute d’un arbre. Je ne comprends pas qu’il n’y ait eu qu’un mort. C’est un miracle. Je zappe sur le JT de France deux, présenté par Françoise Laborde qui a un visage bovin et le regard comme vidé. Je tombe pile sur le reportage “me” concernant. Les dégâts, les décomptes des foyers privées d’électricité. Et puis “Une histoire incompréhensible” à propos de la jeune fille. Un camp tenu “par des religieuses” dont les encadrants étant pourtant “tous diplômés et formés”. Une affaire “inimaginable” répète la journaliste. Les parents des autres enfants semblent bouleversés. J’apprendrais plus tard que le responsable du camp, après avoir été écouté par la gendarmerie à cause “de l’enquête qui a été ouverte”, sera admis aux urgences psychiatriques, accablé par cette tragédie. La journaliste répète encore “incompréhensible”, “malgré l’alerte orange”, avant de passer à un sujet sur les JO. J’éteins. En effet je ne comprends pas. Chercher un responsable. Dieu ? Les religieuses ? Forcément, puisqu’elles y croient ! Le vent ? Intenter un procès aux éléments comme l’Eglise du moyen-age jugeait des animaux lors de procès en sorcellerie ? La tempête a été immédiate, ravageuse, rapide, et s’est déclarée à 5heures du matin après une soirée radieuse.. Personne n’est sensé ignorer Météo France et ses rigoureuses prédictions ? Personne n’est sensé sortir en cas “d’alerte orange” ? Pourtant les campings de la vingtaine d’autres départements n’ont pas été “évacués” à ce que j’imagine..Et puis je me demande ce qu’est une alerte rouge. J’ai du mal à imaginer, qu’on y ait pensé à ma place a de quoi rendre parano. Non, il faut des responsables.

Il faut faire des sacrifices humains. Pour apaiser les nouveaux Dieux.

Je ne sais vraiment pas si j’aurais fait partie des gentils ou des méchants…

vendredi 5 septembre 2008

L'addition s'il vous plaît


Ce soir était diffusée la nouvelle émission littéraire du Paf, qui remplace l'espèce de table tournante pour batraciens graphomanes spirites et sa cohorte de spectres de l'écrit invoqués sans avoir rien demandé, la désormais triplement immatérielle, Esprits Libres (1) de Guillaume "êêêê, êêêê" Durand, disparue sans faire de bruit ni de vagues, évaporée de l'écran, engouffrée dans les limbes labyrinthiques de l'Ina et, prions, sans fil d'Ariane. Il nous est donc permis de faire un reset memory comme les nouvelles grilles télés nous y invitent à chaque rentrée, pour oublier que c'était pas pire avant, mais que maintenant c'est différent puisque c'est aujourd'hui et pas hier.

Enfin, différent c'est eux qui le disent parce que le nouveau dresseur de tigres de papiers sous antalgiques n'est autre que l'incontournable Picouly, qui n'est pas vraiment un bleu-bite de la caméra(2). Incontournable car il est difficile de s'extraire de son flow nombriliste (peut-il parler, ou faire parler ses personnages ainsi que son personnage, d'autre chose que d'enfance hallucinée ou des jeunes, qui ne le regardent pas, lorsqu'il traite de livres ?) qu'on espère voir se terminer à chaque inspiration qui ne vient pas. Avec forces de rides de front, de manches retroussées, de sourcils froncés et de mains baladeuses.

Cette émission se nomme Café Littéraire, ce qui est pour le moins sobre. Limite ennuyeux. Débit de boisson littéraire aurait été plus excitant. Bar à vin littéraire, trop plan-plan par contre. J'imaginais donc que cela devait ressembler à un café littéraire filmé. J'étais allé une fois, curieux et plein de cynisme, dans un endroit baptisé comme tel, en 2002 je crois me souvenir. C'était horrible, plein de vieux schnocks, de bobos (avant la vague bobo ? je ne sais plus), de vieilles profs retraitées célibataires, de poètes de quartiers et d'étudiants pouilleux à lunettes. A un moment il y a eu une jolie fille, qui m'a parlé agressivement de philosophie et semblait outrée des propos libres du meneur de jeux (un vieux schnock excité à lunettes bobo avec un pull de pouilleux, probablement un prof à la retraite célibataire et poète) pas du tout validés par son programme de fac de lettres. J'étais d'ailleurs trop saoul pour tenter une approche en crabe en taillant le bout de gras sur une herméneutique quelconque. Bref, là où je voulais en venir c'est que ça ressemblait terriblement, l'amateurisme en plus, à une émission littéraire. On était loin, j'imagine, du Procope (de l'époque). Le titre du truc de Picouly est donc judicieusement choisi car il ne renvoie plus à rien qui n'existe réellement sinon à une copie d'émission de télé (d'ailleurs ça se passe dans un café à Bastille). C'est presque honnête donc. Je sens qu'on va beaucoup bâiller.

Ça commence. Musique de cirque légère, balade nocturne caméra à l'épaule du Quartier en accéléré. Intérieur étriqué du café, lumières vertes dégueulasses sur murs rougeasses. Rien qu'aux noms des rubriques annoncées («Tête de liste», «Coup de pouce», «Mémoire vive», «Rupture de stock», «Etat critique» et «Passion de poche») on se dit que, finalement, c'est bien de ne pas posséder d'arme de point chargée et opérationnelle dans un tiroir de son bureau. Une petite brochette prévisible de piques-assiettes arrivistes et de parasites redondants de la rentrée littéraire est là et tous leurs bouquins non moins prévisibles avec eux (3). MonDieudélivreznousdumal, pensais-je. D'autant que je n'avais plus de bière, je tournais donc au vin, ce qui me rend sentimental, et ça ce n'est pas bon dans ces circonstances. La première invitée donne le ton, elle parle de sa vie, de ses angoisses, quelques rappels à l'enfance, confidences privées timidement extorquées par Picouly. Il ne va pas bien Picouly. Il y a un truc qui cloche. Il est nerveux. Et donc, il est calme. Presque pudique. Les gens qui font de la figuration, comme dans leur vraie vie, produisent un brouhaha monotone, bruits de verres, d'assiettes, quelques rires. Après quelques minutes, Picouly prend confiance, commence à remuer, s'emballe un peu, gagne en décibels, grimace. Mais rien n'y fait. C'est bancal. Niais. Les plumitifs succèdent aux chroniqueurs. Ou l'inverse. On regrette le génie de Guillaume ê-ê Durand qui avait compris qu'il ne fallait pas les laisser finir leurs phrases. C'était encore la meilleure façon de donner l'illusion qu'ils avaient quelque chose à dire. Non, trop d'honnêteté. A un moment, deux chroniqueurs arrivent presque à avouer que le dernier livre d'une folle qui parle d'une aventure avec un rappeur est totalement creux. Tous les moments a priori croustillants (faut se forcer) du bouquin sont, semble-t-il, périmés dès la lecture. Sodomie ? Choc des cultures ? Différences raciales ? Rien à faire. Ils n'y croient pas, même celui qui est payé pour y croire, c'est dire. On pense effleurer le fond de l'affaire, le milieu littéraire, les ascensions et les chutes brutales. On avoue à demi mot qu'on ne lit plus, que ce n'est plus le roman, le fond du roman qui compte, mais la présence médiatique.. Bâillements très prononcés. Ils lisent des extraits. On touche en effet le fond. Ils ne savent même plus s'ils ergotent de la véracité des faits ou de littérature. Le café du commerce, à côté, c'est l'Académie Française sous amphétamines (sans vouloir froisser le café du commerce). Ils savent qu'ils ne parlent de rien. Ils savent qu'ils sont filmés. Ils regrettent. Ils attendent la fin de la chronique anxieusement, comme des écoliers qui font un mauvais exposé, conscients du naufrage. Ils savent qu'ils coulent avec leur cargaison, à cause de leur cargaison. On passe à la suite, enfin. Le recyclage ne fait pas plus recette, l'éternel Jean d'O remet le couvert, avec toujours l'air de s'excuser d'être là, en minaudant, et cette fois c'est la dernière ! Promis ! Juré ! D'ailleurs son livre parle entre autres d'un évènement survenu lors..d'une émission littéraire où il était il y a 30 ans. Il fait de la peine à voir, là, avec son phrasé Vieille France et ses anecdotes, il remonte le niveau, il fait hésiter à jeter le tout, c'est inexcusable.

La suite n'est plus qu'un long râle. Il y a même une écrivainE qui veut surenchérir à la question "Quel est le passage raté de votre livre ?". Je lutte tristement contre le sommeil.

A la fin, pendant le générique, on voit les intervenants en faux-off. L'écrivainE souffle "c'est calme, c'est tellement reposant ça change des émission où on a continuellement peur de se faire descendre, pfffouuuu". Oui : être obligé de se descendre soit-même risque d'être la nouvelle donne pour faire passer la pilule du vide.

L'objectif annoncé en début était de "donner envie d'aller demain dans des librairies, à la bibliothèque". On y ira peut-être. En sachant quoi ne pas lire. La meilleur façon de voir enfin tout ce fatras d'après la littérature agoniser, c'était donc de le laisser s'exprimer. Il suffisait d'y penser.





(1) un vieux texte, soyez indulgents

(2) je précise n'avoir jamais regardé "Café Picouly", donc mon oeil est neuf sur sa prestation de Monsieur Loyal

(3) le Menu Gastronomique :
"Invités: Catherine Millet, pour «Jour de souffrance» (Flammarion); Jean d'Ormesson, pour «Qu'ai-je donc fait?» (Robert Laffont); Laurent Gaudé, pour «La Porte des enfers» (Actes Sud); Véronique Olmi, pour «La Promenade des Russes» (Grasset); Olivier Rolin, pour «Le Chasseur de lions» (Seuil); Amanda Sthers, pour «Keith Me» (Stock); Jean-Baptiste Del Amo, pour «Une éducation libertine» (Gallimard); Christophe Ono-Dit-Biot, pour «Birmane» (Plon); Frédéric Andrau, pour «Quelques jours avec Christine A» (Plon); Olivier Renault, libraire, pour «Contre-jour», de Thomas Pynchon (Seuil). Pour ce premier numéro de sa nouvelle émission littéraire, Daniel Picouly, en public dans un bar du quartier Bastille, à Paris, reçoit de nombreux invités. Catherine Millet présente son livre «Jour de souffrance», paru chez Flammarion. Dans la rubrique «Des hauts débats», Christophe Ono-Dit-Biot, auteur de «Birmane» (Plon), et Frédéric Andrau, auteur de «Quelques Jours avec Christine A» (Plon), débattent du dernier ouvrage de Christine Angot, «Le Marché des amants» (Seuil). Olivier Renault parle de «Contre Jour», de Thomas Pynchon (Seuil), dans la séquence «Dédicace». Au programme également, les rubriques «Tête de liste», «Coup de pouce», «Mémoire vive», «Rupture de stock», «Etat critique» et «Passion de poche», qui passent en revue une rentrée littéraire foisonnante."

mercredi 27 août 2008

La divine comédie de l'hypocrisie

Ainsi, voulez-vous peindre et toucher, on vous demande des axiomes et des corolaires. Prétendez-vous raisonner, il ne faut plus que des sentiments et des images. Il est difficile de joindre des ennemis aussi légers et qui ne sont jamais aux postes où ils vous défient.

Chateaubriand


C'est tout de même extrêmement tentant de proposer aux anticléricaux une synthèse de leur pensée qu'ils ont bien du mal à exprimer. Dans leur obsession délirante (physique et psychologique) de la soutane, ils pataugent à s'extraire du substrat chrétien de l'occident autrement que par des vociférations haineuses se réclamant en vrac d'un épicurisme de supermarché ou d'un libertarisme sous cellophane, résonnants dans le vide de notre société, qui en a pourtant plein les rayons de ces joujous bien aux normes. On se demande de quoi ils se plaignent, au fond. Seraient-ils donc peine-à-jouir ? Auraient-il besoin de projeter ce balai qu'ils ont dans le cul sur la morale et les interdits chrétiens qui (sous la lune ?) les empêcheraient de vivre à fond les manettes tous leurs phantasmes lyophilisés à l'aide d'expériences sensorielles tout ce qu'il y a de plus synthétique ? Pour une grande partie d'entre eux, oui. Ils n'ont toujours pas saisi l'évidente imbrication des interdits et de l'érotisme, et se plaignent de la disparition de l'un les mains pleines du sang de l'autre. Mais les anticatholiques (ou anticléricaux, ce sont les mêmes, surtout s'ils s'amusent à surfer de l'esprit au corps selon leurs lubies du moment) n'en restent pas là, se prenant pour Voltaire sous amphétamine, ils usent de la rhétorique et de la dialectique : les chrétiens seraient tous des mauvais chrétiens, ne respectant que rarement les dogmes de l'Eglise à la lettre, et leur foi (cf Il n'y que la mauvaise foi qui sauve, P. Muray) donc, de la mauvaise foi. Et les voilà fanfaronnant comme s'ils venaient de découvrir la pierre philosophale, presque attendrissants comme ça, barbouillés de cet orgueil infantile de celui qui pense avoir mouché papa. Bien sûr, les notions de péché originel, de doute, de confession et bien d'autres ont depuis longtemps (en fait depuis le début) précédés les découvertes en carton-pâte des anticléricaux, que je trouve pour le coup bien fanatiques : ils voudraient que tous les chrétiens soient des saints ou des croisés hallucinés. Étonnant de qui se plaint justement du trop plein judéo-chrétien de nos mœurs (et on se demande accessoirement à quelle époque mentale ils se trouvent). A trop de bondieuseries, ils rétorquent une mauvaise foi : le seul chrétien digne de leur considération serait un fou de Dominus comme il y a des fous d'Allah. Entre parenthèse, il serait bon pour ces obsédés d'assoupir quelque peu leur nombrilisme et d'arrêter de penser que les chrétiens en ont quelque chose à foutre d'une quelconque considération de la part des antichrétiens, oh, il y en a, c'est certain, mais je pense que ce serait tomber dans un bien pathétique piège d'écouter des païens donner des leçon de foi. Donc lorsque l'anticatholique n'arrive pas à faire bouger le chrétien de son socle dogmatique (pourtant déjà bien entravant) devant ses difficultés à rester de marbre, il l'accuse d'hypocrisie, et qu'à sa place il irait trucider les hérétiques, les athées, les avorteuses, tout ce qu'on voudra, mais que ça serait rock'n roll et sincère. Transparent, en somme. Et voilà l'anticlérical tout satisfait de sa saillie prométhéo-obscurantiste, se dandinant d'orgueil d'avoir placé deux chaises autour de cul du catho qui s'en passait jusqu'ici très bien, puisque ces chaises elles entouraient (et entourent toujours, immanquablement) les fondements secs et coincés de ces anticatho bêlants et soumis à leur incapacité à situer leurs inhibitions là où elles se trouvent : dans leur tête.
Je remarque également qu'assez souvent, lorsqu'un individu soupçonné d'avoir la foi se prononce sur des sujets de société sous un angle purement socio-économique, il se voit immédiatement taxé d'obscurantisme, tout aveuglé de dogmes qu'il est. S'il ose confesser que son point de vue n'a rien de particulièrement religieux (même si les conclusions sont convergentes avec celles de l'Eglise-dans le cas contraire on le renvoie de toute façon à la mauvaise foi hypocrite, quelque soit la rationalité de ses arguments) alors on va rapidement et immanquablement lui opposer tous les poncifs anticatho (guerre de religion, inquisition, responsabilité du SIDA, traumas pédophiliques, place des femmes, etc.. ) qui n'ont pas grand chose à voir avec le problème en question. On lui sort son casier judiciaire, en somme. Car l'anticlérical lui, n'en a pas de casier (qu'il croit). Il est vierge. On ne peut l'accuser de rien. Son anticléricalisme est un humanisme. C'est bien là le problème, la pensée anticléricale flotte dans les airs comme un ballon à la dérive, délestée de toute prise avec le réel (c'est à dire avec les conséquences concrètes qu'entrainent ses positions) au gré du vent des émotions passagères (amours, haines, frustrations diverses de la vie). Ainsi au sujet de la légalisation de l'euthanasie, dont il n'est pas nécessaire d'avoir une idée chrétienne pour en prévoir les ravages, l'anticlérical prendra exactement le contrepied de son opposant, par principe. Et pour commencer l'accusera sans rougir d'un manque de compassion. Déblatérant les notions les plus galvaudées (et accessoirement hérétiques) supposant la volonté des cathos de voir en l'agonie humaine une réminiscence de la souffrance christique ( à l'opposé totale donc des positions de l'Eglise sur l'accompagnement de fin de vie, mais l'anticatho ne s'encombre pas des textes, on l'a déjà dit) on pourrait penser que l'anticatho aurait apprécié que l'on euthanasie Jésus. Bien sûr inutile à cette occasion d'apprendre à l'anticatho l'existence des dispensaires chrétiens qui s'occupent sans discrimination de confession des malades du sida, des lépreux et autres orphelins dans à peu près tous les trous du cul du monde là où les ONG osent à peine poser leurs tongs : ce qui intéresse l'anticatho c'est son petit monde médiatique qui lui montre où et quand s'indigner tout en lui faisant croire qu'il pense tout seul comme un grand. Et le voilà pris de compassion soudaine pour quelques malheureux aux noms desquels il réclame à son tour le fameux droit à piquouser dignement ceux qui le désirent. Comme l'affaire du jeune Sébastien, dont on a bien mal saisi, rien d'étonnant car le propre de l'indignation immédiate étant bien sa difficulté à réfléchir et à comprendre, ma petite saillie. Comme je l'avais écrit en commentaire, ma préoccupation était bien le traitement médiatique de l'affaire : d'une part son passage à la trappe pour cause de JO, on a les priorités qu'on mérite et cela, personne ne semble s'en être offusqué, d'autre part la compassion sur commande pour ce qu'il convenait d'appeler un cadavre. Et si ? Et si ? Et si alors on aurait pu éviter le pire ? C'est à dire on aurait pu le piquouser comme sa mère le désirait il y a neuf ans (mise en examen alors pour tentative de meurtre). Un peu comme cette Chantal Sébire qui avait refusée les soins pour son cancer. L'anticlérical a une furieuse tendance à se choisir des portes-drapeaux boiteux à euthanasier dans sa précipitation à rester le fondement dans son fauteuil par compassion. Bien sûr l'anticlérical fait parfois mouche dans ses reproches aux chrétiens, s'il partage avec eux certains défauts, ce n'est pas vraiment le cas des qualités qu'on a bien du mal à déceler chez lui. Bien sûr l'anticlérical, après avoir endossé à peu près tous les habits neufs et jetables de l'anticléricalisme (y compris celui qui ne dit pas son nom) abandonnera alors immédiatement sa moraline pour parler d'un individualisme (souvent confondu avec de l'égoïsme) salvateur et de son droit à ce qu'on lui foute la paix. Enfin nous serons d'accord. Peut-être aura-t-il saisi que l'hypocrisie est consubstantielle* à l'existence sociale (tiens, du Zemmour) et qu'il en existe différents degrés qui ont eux-mêmes des incidences très différentes sur les rapports humains. Oserons-nous lui sussurer qu'il est bon de déceler quelle hypocrisie est frelatée, mortifère, voire carrément dangereuse et laquelle est noble au point de contribuer, par un majestueux et divin retournement, au bien-être car s'imbriquant presque parfaitement au propre de l'homme en lui conférant nombre de degrés de liberté (confession, pardon, rédemption, etc..) y compris la possibilité du Mal. Mais l'anticlérical n'a qu'un sens de l'hypocrisie, celui dicté par les élites morales lancé à la face de leurs adversaires pour mieux cacher la leur, qui ne souffre d'aucune transcendance. Vieil héritage calviniste largement dissout dans le laïco-athéisme le plus désœuvré au travers de sa moraline nihiliste consistant à confondre les désirs de quelques-uns avec des Lois pour tous c'est à dire réduisant à néant ces quelques degrés de liberté qu'il n'a de cesse de brader. La transformation transparente de l'individu libre, culpabilisant (c'est à dire pensant) en son avatar materné par une société de juristes met donc fin aux siècles de contradictions qui rendaient ce monde respirable. La comédie de l'hypocrisie qui permettait la jouissance par les interdits fait place au mensonge de la jouissance obligatoire (et l'interdiction de souffrir à l'aide de divers droits opposables) qui ne permet plus rien (même pas le tragique) et qu'on pourrait nommer le sérieux de l'hypocrisie. Les sujets atteints semblent être de plus en plus nombreux, le cercle vertueux de la production véritablement industrielle (puisque médiatique) de victimes et de bourreaux nécessaires leur permet d'expulser la haine que ce sérieux engendre. La confusion est telle qu'on ne sait plus s'il faut dire qu'ils combattent le mal par le mal ou le bien par le bien.

*l'absence totale d'hypocrisie a tendance à vous envoyer directement aux urgences psychiatriques ou à vous faire béatifier selon ce que vous en faites, mais on ne peut pas vraiment parler de partie de plaisir

dimanche 3 août 2008

There will be grosse farce


(Par paresse pure, je republie des textes initialement écrits sur Ilys.)


J’ai vu there will be blood. C’était lourd, pesant, grotesque et génial. Mais je n’ai compris ce film qu’après, en apprenant que le réalisateur, Paul Thomas Anderson, qui se surnomme lui-même jusque dans le générique, et j’y reviendrai, PTA, était aussi celui de Punch-Drunk Love et de Magnolia. Il faut avoir vu ces deux films pour comprendre. Bon l’histoire, vous la connaissez, un self-made man, Daniel Plainview qui fait fortune dans le pétrole dans l’amérique début du XXeme siècle. Critique parfaite de l’entreprenariat malfaisant dans son essence et des sectes protestantes anglo-saxonnes hystériques, avec la figure du prédicateur manipulateur. Belles métaphores servies sur un plateau d’argent, comme encore cette terre qui saigne le pétrole, comme scarifiée sans relâche, accompagné d’une musique inquiétante, alors que les images restent sobres et belles. Dès le début, presque tout est dit : scène d’ouverture sur des collines arides avec une musique de film d’horreur, crescendo, Daniel qui creuse, se pète une jambe, trouve du pétrole, adopte l’enfant d’un collègue mort, tout ça sans paroles. Puis de nouveau l’image d’ouverture. Métaphore du personnage principal au cœur sec motivé par la haine de tout, qui ne changera pas, quoiqu’il arrive. Mais au-delà de ça, toute l’architecture étrange du film : il n’y aura pas de grande scènes. En fait, de même que dans les deux autres films, PTA refuse la grandiloquence et va “au-delà du film”. Quand je lis des critiques dithyrambiques, qui parlent de “fresque géniale” sur l’amérique, il y a un problème. Même ceux qui démontent le film n’ont rien compris (la palme aux inrock qui arrivent à placer “aridité bling-bling” chapeau !). Les nombreuses métaphores sont parfaitement mises en scène et maîtrisées, mais à chaque fois où on attend un développement grandiose (violence, amour, haine, révélations) PTA fait tout tomber à plat, en surjouant le pathétique qui devient clairement comique. Par exemple, le frère, qui apparait puis disparait, occasion pour le héros d’avouer sa haine des hommes, mais justement ni pour changer, ni pour affronter un double hypothétique. La narration semble interrompue, coupée, bizarrement bâclée aux moments-clés. Pareil pour le fils, utilisé par Daniel Plainview pour séduire les fermiers, à qui il prodigue de la tendresse, mais qu’il abandonne grossièrement. Pas de violents déchirements père-fils. Pareil pour la confrontation avec le prédicateur, dans des scènes comiques quand ils se battent et s’humilient, en jouant de de leur personnages publics (se mettent des baffes) uniquement pour l’argent. Alors qu’on attend les violons et les coups irréversibles. Et puis la fin, dans la riche maison de Daniel, où il crève de solitude et boit, tout le temps effondré ou tirant dans les murs, où il apparait comme un clown. Cette fin tranche avec tout le reste au niveau des décors, jusque là restreints aux forages et baraques en bois. Un film dans le film. Et c’est là que se précise la deuxième interprétation qui explique cette apparente fumisterie. De la même façon que certains personnages secondaires apparaissent puis disparaissent, comme sortis d’autres films et disant “ah, pardon je suis juste là pour la métaphore”, où qu’une insupportable musique oppressante rappelle au spectateur sa présence en temps que spectateur alors qu’il ne se passe rien de grave à l’écran (comme dans Punch-drunk love) et qu’il n’y a pas d’apothéose sanglante. There will blood est une anti-fresque comme il y a des anti-héros de cinéma. Tout ce que le spectateur attend, il le trouve : vous voulez une histoire bien torchée, de la belle métaphore sur l’amérique et l’argent ? vous en aurez ! sauf que, au dernier moment, ces Grandes Emotions de Cinéma tomberont, seront expédiées vite fait en en surajoutant dans le pathos qui devient comique. Le réalisateur frustre volontairement le spectateur (là où d’autres ont vu des ratages sans rien y comprendre), comme un grand peintre qui fait ce qu’on lui demande avec une grande maitrise, et qui insère des éléments incongrus pour voir toute la mondanité inculte du monde l’art en rester quoi. C’est là le deuxième accès, c’est une critique de la fresque cinématographique. C’est une critique du cinéma en temps que moyen d’expression. C’est une critique de ceux qui pensent que le cinéma peut être militant ou puisse changer les choses (à l’inverses des personnages chez PTA qui ne changent pas). C’est un crachat à la gueule des Coppolas, Scorsese, De Palma, qui, avec une grande maitrise, font des films parfait, trop parfait, sur l’amérique et sont encensés pour cela. C’est un crachat au monde bouffi de suffisance d’Hollywood, pas le Hollywood que tout le monde déteste, vulgaire et bling-bling, justement, mais le Hollywood que tout le monde adore, les Scarface, Parrain et autres Taxi Driver, qui, avec leurs grandes scènes où la musique, les répliques, les mimiques d’acteurs, la lumières sont parfaitement coordonnées pour satisfaire l’appétit du consommateur qui se croit cinéphile, qui se croit devant la “parole révélée” devant une œuvre d’art “qui dérange” alors qu’il est vautré dans un fauteuil pendant deux heures et qui voit ce que tout le monde sait déjà. C’est la tentative de PTA de démontrer qu’on apprend rien sur les hommes et l’histoire avec les codes maitrisés de la mise en scène, que le tragique, le vrai, est forcément comique (et aussi clairement individuel, solitaire, irrémédiable). Et là où les autres sonnent faux, parce que voulant sonner comme une vérité qui n’existe pas à travers ses personnages charismatiques, PTA sonne vrai. C’est énervant, on est frustré, on se dit qu’il se fout de notre gueule, on crie “remboursez !”.

Je reprendrai juste deux des scènes finales : le fils se marie et dit qu’il part faire fortune, qu’il aime son père mais qu’il doit se séparer de lui, avec le langage des signes car il est sourd et avec un interprète, et le père qui l’envoie chier de manière ridicule, en lui disant qu’il est orphelin, bâtard, etc : le père, Daniel Plainview c’est PTA, impuissant à communiquer avec le monde (l’handicapé c’est lui, car il ne ment pas, son rejet du monde forcément hypocrite est exposée sans détour) qui renvoie ce fils avec sa gueule de Happy End ou de Tragical End estampillé Oscar, ce cinéma qui se prend très au sérieux alors qu’il n’est que clichés camouflés. Et ensuite, lorsque Plainview fait crier au prédicateur son imposture, le ridiculisant puis le tuant, c’est la tentative de PTA de renvoyer ce cinéma qui prétend parler du monde, apporter des messages, alors qu’il manipule pour l’argent. Ce que tout le monde sait au fond. Ce cinéma d’auteur qui en coulisse, pue le billet vert, la diffusion en multiplexes pour obèses abrutis caressés dans le sens du poil aussi bien que pour le cinéphile à gueule de rat-Télérama (même et surtout celui qui aime Taxi Driver), avec musique à fond et écrans géants, promotion stupide et humiliante. Ce cinéma à la Oliver Stone, faux rebelle vrai ambitieux. Et puis ce titre “There will blood” qui est génialement racoleur finalement (ça va saigner ?) qui apparait en lettre gothiques au générique, véritable pied-de-nez aux sérieux. PTA ne dit pas autre chose dans ses ratages maîtrisés qu’ Arrêtez de croire que le “grand” cinéma raconte autre chose que les salades que vous vous faites sur vous-même et sur le monde, la vérité, si tant est qu’on puisse l’approcher dans un film, sera forcément “représentée” aussi médiocre qu’elle l’est dans la réalité, et ça, ça ne flatte pas les sens ni l’intelligence, ça met mal à l’aise…

Comme Punch-drunk Love, avec ses personnages absurdes et insupportables parce que trop réels, et ses scènes d’amour qui “font pshitt”, à cause de la difficulté des gens à communiquer, comme dans la vraie vie. PTA insinue cela dans TWBB : vous n’allez pas échapper à votre vie pendant deux heures en faisant semblant de vous “cultiver” avec du grand spectacle, regardant des choses qui n’existent pas tout en croyant que ça a existé, tout en vous pensant intelligent, plus intelligent que l’Histoire, par exemple, la vraie, parce que vous la voyez en film.

NB : les minables critiques des quotidiens, souvent estampillés de gauche, sont risibles de prévisibilité, elles adorent évidemment ce film parce qu’il critique l’amérique que ces tartuffes disent sans relâche et sans danger ne pas aimer (l’entrepreneur suant et avide, les masses à moitiés abruties, le mensonge, l’argent, la violence) tout contents de voir leurs propos gâteux mis en scène de si belle manière. Les mêmes qui étaient passés à côté de cette autre amérique qu’ils ne veulent pas voir, celle du matriarcat étouffant, de la petite entreprise sans gloire ni douleurs, si réelle, l’amérique du harcèlement permanent, de la solitude sentimentale, de la manipulation médiatique qu’il y avait dans Punch-Drunk Love et dans Magnolia.

jeudi 17 juillet 2008

Chignon