Péché originel
Publié sur Ilys le 25/05/09; republié ici à l'occasion de la sortie en salles du film "Le Ruban Blanc" de Michael Haneke.
Je tombe sur un documentaire extraordinaire "Des bébés à carte", magnifiquement réalisé par Franke Sandig et Eric Blake, diffusé sur France deux, tard dans la nuit. "Californie, le business de la reproduction assistée". Une myriade de personnages représentatifs du roman moderne.
La "surfeuse", appelons la Jane, jeune, blonde aux yeux bleus, bronzée. Fade mais très demandée. Vend ses ovules. Suit des traitements, arrive à produire jusqu'à onze œufs par cycle, à 4000 dollars le lot. "A ce prix, les gens font une affaire" ajoute-t-elle de son sourire immaculé. A chaque fois qu'elle vend, elle augmente de deux mille dollars les tarifs. Il a fallu qu'elle soit mariée et ait eu des enfants pour pouvoir "donner", c'est la loi. On la voit passer une journée avec ses mouflets à trainer dans un video games center. Les filles qui donnent leur œufs-on appelle les ovules "legs" en anglais, ça parle-on les appelle les anges au centre de don. La porte-parole affirme en riant "les gens sont hypocrites, ils disent tous préférer l'intelligence, au final ils choisissent tous les donneurs les plus beaux". Il y a des séances-photos organisées pour les cv, les anges sont souvent étudiantes.
On fait un tour dans les bureaux, situés dans un étage d'un building de L.A. Que des femmes. Au téléphone, elles appellent des donneuses en "attente" : "J'ai une excellent nouvelle, on vous a trouvé un couple". Un couple, Bob et Diane, Diane parle Bob se tait. Diane a la quarantaine bien tapée, est ingénieur dans l'aérospatiale. Bob, qui tient les mains de Diane lorsqu'elle parle de son "besoin d'enfant" répond par yes madam lorsqu'elle s'adresse à lui. Il rigole, mais on a tout compris.
Le cour de l'éjacula est à 75 dollars. Il paraît qu'il y eut une baisse des dons dans les années 90 mais qu'internet a tout révolutionné : CV des donneurs en lignes, expéditions réfrigérées, sécurisée, à bas coût. Le centre appartient à Bill Handel, qui est également animateur radio.
Bill s'interroge dans ses émissions sur les avantages et inconvénients de son petit business. Bill est évidemment convaincu de faire le bien. Ses deux filles ont d'ailleurs été conçues par FIV. Il a choisi leur sexe. Les FIV permettent entre autres d'écarter les embryons comportant des gênes porteurs de maladies. Maladie est à prendre au sens large. Bill est juif, lorsqu'il fête shabbat, la petite famille porte des espèces de kippas fun en forme d'animaux. Chauve, gras il porte des chemises hawaïennes et cuisine des produits qui portent sa photo promotionnelle, comme c'est souvent le cas pour les vedettes américaines; poulet eux épices et saucisses. Dans une de ses émissions, il interview une généticienne décolorée qui déclare que la politique eugéniste nazi était inspirée techniquement d'un programme américain. Bill déclare qu'il ne comprend même pas "pourquoi les gens font encore l'amour pour procréer". C'est "beaucoup trop risqué".
John est généticien, quadragénaire. Il roule en porche. On le voit se tailler la barbe au réveil dans sa superbe maison où il vit seul avec son yorkshire, manger des corn-flakes en peignoir en avalant des vitaminesau petit-déjeuner. En conduisant de nuit dans sa décapotable, il décrit l'avenir, fait de chromosomes supplémentaires qui permettront de combattre toutes les maladies. D'humanités nouvelles. On aperçoit des sdf qui dorment sur des cartons, nombreux. Il prévoit une population scindée en deux groupes : les beaux, en bonne santé, bébé-éprouvettes, et les normaux. Etant donné le coût des opérations, les beaux-intelligents en bonne santé seront aussi probablement plus riches que la moyenne.
Sarah, la mère porteuse de l'enfant de Bob et Diane, conçu en fait à partir de sperme et d'ovules de donneurs. Sarah touchera 50 000 dollars, elle dit d'ailleurs que c'est un vrai travail. Très valorisant. Le bébé ? Elle dit ne pas s'y attacher.
Francis, le "bébé Nobel" environ 25 ans, nommé comme cela car issu d'un soit-disant programme de don de sperme de prix nobels, en fait essentiellement des types aux QI très élevés. Il vit avec sa mère, dans une baraque pourrie, mais a un QI de 180, comme son père qu'il ne connait pas. Il déclare ne rien avoir à faire de son père, qu'il n'est qu'un amas de cellules. Plus jeune, les autres enfants l'appelaient "spermato". Il apprend en même temps que nous que sa mère elle-même faisait passer les entretiens aux donneurs. Il cherche à en savoir plus. Sa mère toute-puissant le titille. Dit que ça n'a aucune importance. Francis est maigre et plutôt laid. Il se balade le long de la plage, au milieu de la foule, regarde les culturistes dopés comme des chevaux, hommes et femmes, soulever de la fonte en maillots de bain. Gros plans sur les muscles aux veines gonflées, bronzage huileux. Des jeunes spectatrices latinos pouffent. Il finit par faire du yoga sur la page, au soleil couchant.
Enfin, à aucun moment on ne voit ni n'entend un donneur de sperme.

J'apprends que la Palme d'or du festival de Cannes a été attribuée à Michael Haneke pour Ruban Blanc. Film en noir et blanc traitant des traditions oppressives dans un village du nord de l'Allemagne au début du XX eme siècle. Le Monde :
Le Ruban blanc est l'évocation des sévices qu'une société d'adultes, notables, puritains, rigoristes, inflige à ses femmes, ses enfants, ses administrés. C'est l'inventaire des caprices et des châtiments perpétrés par des fous d'autorité, fous d'ordre, de censure. Allant jusqu'au viol et à l'inceste (le médecin congédie la sage-femme pour s'en prendre à sa propre fille), ces abus génèrent haine de soi et rituels punitifs : voilà l'explication des événements qui troublent le village. Il s'agit de "punir la faute des pères sur les fils".
Ils ont eu raison. De donner cette Palme à ce film. C'est dans la logique générale. Il vaut mieux ne pas savoir dans quel monde on vit aujourd'hui. Qu'ils continuent de se gargariser d'excès de patriarcat archaïque et de vigilance quant à son éventuel retour. Ils ne savent même plus ce qu'ils cachent avec leurs écrans de fumée.
C'est dans un noir et blanc splendide que se déroule ce film impressionnant et implacable. On le situe quelque part dans la lignée du Losey des Damnés, ou de La Nuit du chasseur de Laughton, à cause de la figure maléfique du prédicateur. D'un Clouzot. D'un Bergman naturellement, tant planent la hantise du péché et une sexualité mortifère. Mais Le Ruban blanc assène un ton particulier, avec ses bourreaux aux yeux bleus et tignasses blondes.
Et c'est ironiquement le matriarcat technologique et marchandisé qui remet au gout du jour les petits blonds aux yeux bleus. Pétants de santé. Mais contrôlés. Surveillés. Par leur mère cette fois. Pétris de moraline, c'est à dire de rien. Dans un monde qui ne reconnait pas d'enracinement, de constance, de valeur, de passé, c'est à dire de Père.
La thèse d'Haneke est faible. L'excès d'autoritarisme mènerait par réaction au nazisme ? Il faudrait se pencher un plus sur les changements fondamentaux opérés en Allemagne au début du XIXème siècle, sur la sensation d'irréalité qu'ils ont généré. Qui plus est dans les campagnes et les petits villages. L'impuissance face au monde technicisé naissant, rationnel, froid, dénué de chair et de sens, qui engendre une passivité collective, une volonté de fusion dans l'oubli, dans les idées de grandeur et de pureté dégénérées. Une solution allemande. Il y en aura d'autres. Mais ne comptons pas sur Haneke et ses clones pour les voir venir.
Allemagne, Californie. Ils croient pouvoir se sortir du péché originel, là encore ? Ils le réinventent. Pas de terres à annexer car toutes les terres sont désormais semblables. Mais au final, toujours la pureté. L'immortelle innocence. La peur de sa propre ombre. A l'heure du métissage creux, l'aryen sur catalogue est un best-seller. La faute assimilée aux gênes imparfaits. Et s'ils avaient raison ? De la manière la plus fondamentale qui soit ? Déjouer Dieu, le hasard, la vie, là où ils se croyaient intouchables ? Le bonheur assimilé à la santé ? Donc au rien ? La pomme est dans l'éprouvette et le serpent porte une blouse blanche. Les morts-nés vivront-ils ? Ou est-ce que leur chute elle-même ne sera qu'un long silence ? C'est que ça ne se sabote pas comme ça, un non-projet. Est-ce que ça se sabote d'ailleurs autrement que par le suicide sous ses différentes formes ou le massacre inédit ?
D'ici-là on continue à distribuer des Palmes d'Or pour des œuvres qui ont 75 ans de retard et à ignorer les faits qui dévoilent tout avec 20 ans d'avance.
add 28-10-09: je m'avançais peut-être à propos d'Haneke, j'ai peut-être tout faux. Peut-être fait-il lui-même clairement la liaison entre le Bien totalitaire d'hier et d'aujourd'hui en réaction à la chute du patriarcat sous ses ruines successives et les conséquences désastreuses chez les jeunes générations. En tout cas, il est certain que ses laudateurs ne la font pas. La façon qu'ils ont d'opposer la rigueur sexuelle protestante d'antan avec la promotion scolaire actuelle des mœurs libertaires&tolérants traduit leur incompréhension totale des mécanismes sociaux en période de crise post-patriarcale (pléonasmes). C'est à dire de l'excès.






